L’egégèse de l’antikabylisme

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Les causes qui déterminent la nécessité de l’autonomie de la Kabylie sont nombreuses et elles sont consubstantielles à la nature même du régime algérien qui ne cache plus un racisme ordinaire et banalisé envers le peuple kabyle. En plus de l’appauvrissement économique organisé du sommet à la base des démembrements de l’état, les attaques concernent aussi la langue, la culture, les femmes et hommes politiques, les héros de la guerre et l’histoire de la région.

Une exégèse de l’antiamazighe et plus près de nous, de l’antikabyle qui ne s’encombre d’aucune espèce de casuistique, a pris diverses formes au cours de l’histoire.

Les envahisseurs hilaliens du 7e siècle n’ont eu aucun respect envers leurs adversaires amazighs qui défendaient leur patrie et leur peuple. Dihya la résistante a été affublée de tous les noms d’oiseaux avant que ses ennemis la désignent du nom de Kahina, la sorcière. Et plus tard, Tarik qui a conquis l’Andalousie pour ses princes du Moyen-Orient, a été jeté dans une oubliette où il serait mort de faim lorsqu’il s’est rendu à Damas pour recevoir la récom-pense et l’hommage qu’il croyait lui revenir de droit.
Durant la guerre anticoloniale, Abane Ramdane a été liquidé au Maroc par ceux qu’il croyait être des frères d’armes. Krim Belkacem n’a pas échappé non plus à la vindicte de Boumediène qui lui a envoyé un commando pour l’assassiner à Frankfurt (Allemagne) en 1970 alors qu’il avait pris sa retraite politique depuis un certain temps déjà.

La générosité de Abane, de Krim et, plus loin de Mokrani et d’Aheddad et plus loin encore de Tarik et ses pairs n’a pas reçu ce qu’elle escomptait en retour. Bien au contraire, les intellectuels arabophones contemporains qui s’abreuvent benoîtement de l’arabo-islamisme ne se gênent aucunement à malmener leur mémoire après que leurs devanciers les eurent assassinés. Fort de ces histoires de l’histoire, le peuple kabyle est définitivement échaudé par une certaine fraternité algérienne qui se manifeste en certaines occasions d’incertitude ou lorsqu’il s’agit de donner le change à l’opinion comme en ce moment où un partenaire islamiste du pouvoir se désole de l’absence “de ses frères kabyles” aux “consultations sur les réformes politiques” et auxquels il réitère sa demande solennelle à prendre part au dialogue actuel piloté par M. Bensalah.

L’antikabylisme est devenu, depuis l’accession de Bouteflika à la tête du pays, un sacerdoce pour les fonctionnaires et les services de répression (gendarmerie, police, justice). Chacun de ces corps applique sa charge avec plus ou moins de circonspection mais assurément avec une grande assiduité.
Les walis et les sous-walis sont les maîtres à bord de la vie publique des cités où ils trônent.
Les procureurs s’arrogent des droits arbitraires et personne n’est à l’abri de leur action vindicative et vengeresse.

À Bougie, la manière d’agir dans l’arrêté de fermeture définitive des lieux de culte chrétiens témoigne clairement de la nature des pouvoirs des préfets (appelés chez nous walis) qui relèvent pêle-mêle de la police, de l’autorité économique, de la vie culturelle, de l’inquisition … bref des pouvoirs absolus sans aucun contre pouvoir. En l’espèce, il se substitue à la loi, car au niveau de sa circonscription, il est simplement la loi.

De son côté, le ministre de l’Intérieur, le clone de son prédécesseur qui avait attisé le feu lors du Printemps noir, montre à son tour avec morgue, le mépris qu’il affecte à la Kabylie, en proie à une entreprise de terreur par des kidnappings récurrents qui visent les entrepreneurs économiques et les membres de leurs familles. Zerhouni, en son temps, avait vite fait de culpabiliser le jeune martyr Massinissa Guermah en le traitant de voyou, suggérant par là que sa mort n’est, au fond, que justice. On connait la suite. Le titulaire actuel du ministère de l’Intérieur déclare que les kidnappings sont des faits isolés et qu’ils ne concernent pas seulement une région.

Trop imbus d’une prétendue éminence qu’ils ont d’eux-mêmes, nos compatriotes “arabes” se révèlent incapables d’empathie. La démonstration a été donnée à la face du monde lors du massacre du Printemps noir. Cette posture intellectuelle est le fruit des exégètes de l’antikabylisme qui remontent à loin. L’arabe comme seule langue officielle et l’islam comme seule religion de l’état sont les caractéristiques que partagent les régimes nord-africains. Cette connivence idéologique vantée comme intelligence et excellence a donné à chacune de ces dictatures l’illusion d’appartenir à un bloc soudé, immuable et éternel. Cette arrogance adoubée par les pétrodollars des monarchies d’Orient leur a permis de mener à leur guise une politique d’assèchement du patrimoine culturel amazigh en Libye, en Tunisie, en Algérie et au Maroc.

Cette vanité culturelle d’élection à un rang émérite se décline aussi envers l’étranger. Pour un texte en français par exemple, les arabo-islamistes disent qu’il est écrit en langue étrangère même s’il est le fait d’un Kateb Yacine. Cette propension à déclarer étranger tout ce qui n’est pas arabe relève d’un sentiment d’inquiétude permanent de ce qui est extérieur à une grégarité construite sur la négation de tout ce qui vient d’ailleurs.

Mais tout cet édifice factice s’est écroulé comme un château de cartes par la grâce “du bout de bois d’un esclave” incarné par un jeune marchand ambulant tunisien. Et quand vinrent les insurrections populaires tunisienne puis égyp-tienne, la dictature libyenne s’affirme différente et en Algérie, on crie haut et fort, que le pays n’est pas la Tunisie, ni l’Égypte et ni la Libye.
Du jour au lendemain, il n’y a plus de “Maghreb des peuples”, plus d’UMA et plus de fraternité ; car le régime algérien est accusé formellement par la résistance libyenne de soutenir logistiquement et militairement le colonel Kadhafi.

Rien d’étonnant. Le monde entier a été surpris par la soudaineté de l’insurrection citoyenne en Tunisie. Le sort de Ben Ali a été scellé avant que ne puisse s’organiser toute velléité de sauvetage de la part de ses pairs. Devant la panique du tourbillon qui s’annonce, il fallait tenter quelque chose pour sauver le régime frère de Kadhafi et l’Algérie l’a fait, contre le bon sens et contre la volonté de la majorité de la communauté internationale.

Quoi qu’il en soit, la Kabylie ne connait pas d’inflexion du mouvement de sa libération entamé il y a une décennie. Les meetings populaires du MAK prouvent que le processus est irréversible.
Le mouvement de libération de l’Afrique du Nord s’amplifie et s’internationalise.

Lors de la finale de la coupe d’Algérie, les policiers ne se sont pas contentés de confisquer les drapeaux amazighs des supporters kabyles. Ils les ont lacérés.

Le 28 mai 2011, au stade Wembley, à Londres, la plus grande ville d’Europe, Brahim AFELLAY, l’attaquant néerlandais du FC Barcelone d’origine amazighe du Rif marocain, pour fêter la victoire de son équipe en Ligue des champions, s’est drapé du même emblème amazigh et a défilé fièrement au stade durant toute la durée de la cérémonie puis à Barcelone, à la grande joie de ses coéquipiers, de ses concitoyens, de ses frères du Maroc et de centaines de milliers de Kabyles qui l’ont plébiscité comme le meilleur ambassadeur de leur peuple. Pour toujours.

Tanemmirt Brahim ! Dank u wel !

Kabylie, le 31 mai 2011

Azru