L’heure des souverainetés souples

0

Bart De Wever, le chef de la Nouvelle Alliance flamande (N-VA), le
parti indépendantiste de centre droit sorti vainqueur des élections
législatives belges du 13 juin, est apparu sur scène le soir de sa
victoire avec un immense drapeau européen où l’une des étoiles avait
été remplacée par le lion des Flandres. L’habituelle iconographie
nationaliste s’était transformée : c’était un clin d’œil à l’Union
européenne, un message d’apaisement de la part d’un parti qui
revendique la rupture, une volonté de lier les aspirations des
Flamands au projet commun européen. Et une excellente nouvelle, passée
trop inaperçue : le succès de la N-VA fait reculer l’indépendantisme
radical et xénophobe du Vlaams Belang, ce qui prouve que la montée du
populisme n’est pas inéluctable et qu’elle dépend en grande partie de
ce que font les formations démocratiques.

Plus de Flandre, moins de Belgique, plus d’Europe : voilà ce que
propose Bart De Wever pour débloquer la crise institutionnelle de
l’Etat belge, qui s’accompagne d’une dette publique se montant à 96,7
% du PIB. La N-VA a pour objectif final la création d’une « république
flamande au sein d’une Europe confédérale et démocratique ». Mais ce
n’est pas pour aujourd’hui, ni pour demain. Pour après-demain,
peut-être. Pour le moment, De Wever, fort du meilleur résultat jamais
obtenu par un parti nationaliste flamand, offre de la stabilité en
échange de réformes destinées à transformer en structure confédérale
ce qui est aujourd’hui un Etat fédéral, tout juste uni par la
monarchie et par Bruxelles, à la fois capitale nationale et
européenne.

Ce qui se passe en Belgique suscite un intérêt compréhensible en
Espagne. Comme toujours dans ces situations, il n’a pas manqué un
commentateur à Madrid pour souligner qu’on ne pouvait pas comparer la
Flandre à la Catalogne ou au Pays basque [où existent aussi des
mouvements indépendantistes]. De toute évidence, l’Espagne et la
Belgique n’ont rien à voir d’un point de vue historique et politique.
L’Espagne n’a rien à voir non plus avec le Royaume-Uni ou
l’ex-Tchécoslovaquie, sans parler de l’ex-Yougoslavie, dont la fin
tragique commande de ne pas la citer en exemple. Mais que le cas
espagnol soit aussi original et singulier que les autres cas évoqués
(puisqu’aucun problème national n’est identique à un autre) ne nous
empêchera pas de chercher des enseignements de cette énième tentative
des Belges pour leur imbroglio monumental.

A Madrid et dans d’autres capitales européennes, on craint toujours un
éventuel effet de contagion. Et pas seulement parce qu’un hypothétique
changement de frontières réveille les pires fantômes du Vieux
Continent. Ce que l’on craint et que l’on rejette en réalité, c’est
toute nouvelle répartition du pouvoir en fonction d’arguments
territoriaux et identitaires. La simple éventualité de devoir partager
le pouvoir fait sonner toutes les alarmes et met en branle toutes les
résistances possibles et imaginables au sein des Etats-nations. La
chute de l’Union soviétique a cependant montré que la carte de
l’Europe n’était pas immuable et cela s’est fait essentiellement de
manière pacifique et démocratique. Et la réunification allemande, le
plus grand acte d’autodétermination de notre époque a même été
applaudie par ceux qui prédisent toujours le pire quand ce sont de
petites nations historiques qui veulent déterminer leur avenir.

Au début des années 1990, Jordi Pujol [le président nationaliste du
gouvernement régional de Catalogne] avait prononcé une phrase qui est
devenue célèbre : « La Catalogne est comme la Lituanie, mais l’Espagne
n’est pas comme l’Union soviétique. » Il n’avait pas dit cela pour
faire plaisir aux uns et aux autres, mais parce qu’il connaissait bien
l’Histoire. L’émergence de nouveaux Etats souverains en Europe
centrale et orientale, à l’époque, était le résultat de la dissolution
de l’empire soviétique. Vingt ans plus tard, on assiste au sein des
sociétés de Flandre, d’Ecosse et de Catalogne, en Europe occidentale,
à des mouvements similaires de remise en cause du statu quo, qui
revendiquent plus de pouvoirs et une souveraineté accrue pour gérer
leurs ressources et le bien-être des populations.

Le plus intéressant, c’est que cette revendication de pouvoir venue
d’en bas coïncide avec le nécessaire renforcement des structures
européennes. La crise économique lamine la souveraineté des Etats
membres de l’Union européenne, en poussant à instaurer des mécanismes
d’intervention et de contrôle qui favorisent la coordination des
politiques fiscales et économiques sans lesquelles la politique
monétaire commune devient impraticable. Si les Etats souhaitent que le
projet européen aille de l’avant, ils doivent accepter cette
fédéralisation. La panique, les rumeurs, les sévères mises en garde,
la perte de confiance et la nécessité de concurrencer les Etats-Unis
et la Chine accélèrent la construction fédérale de l’Europe, un défi
multiforme qui nous mène vers un nouvel horizon institutionnel. Dans
ce nouveau contexte d’assouplissement de souverainetés
interdépendantes, les Flamands, les Ecossais, les Catalans et les
Basques pourraient trouver un espace pour exercer le rôle d’acteurs de
plein droit sur l’échiquier européen. Il ne s’agit plus aujourd’hui du
vieux mythe fallacieux cher aux « catalanistes » – « plus d’Europe
équivaudra à moins d’Espagne » -, mais d’autre chose : peut-on refuser
à des citoyens qui s’affirment comme nation distincte au sein du
projet commun européen le droit à disposer d’eux-mêmes pacifiquement ?

Le plus intéressant, c’est que cette revendication de pouvoir venue
d’en bas coïncide avec le nécessaire renforcement des structures
européennes. La crise économique lamine la souveraineté des Etats
membres de l’Union européenne, en poussant à instaurer des mécanismes
d’intervention et de contrôle qui favorisent la coordination des
politiques fiscales et économiques sans lesquelles la politique
monétaire commune devient impraticable. Si les Etats souhaitent que le
projet européen aille de l’avant, ils doivent accepter cette
fédéralisation. La panique, les rumeurs, les sévères mises en garde,
la perte de confiance et la nécessité de concurrencer les Etats-Unis
et la Chine accélèrent la construction fédérale de l’Europe, un défi
multiforme qui nous mène vers un nouvel horizon institutionnel. Dans
ce nouveau contexte d’assouplissement de souverainetés
interdépendantes, les Flamands, les Ecossais, les Catalans et les
Basques pourraient trouver un espace pour exercer le rôle d’acteurs de
plein droit sur l’échiquier européen. Il ne s’agit plus aujourd’hui du
vieux mythe fallacieux cher aux « catalanistes » – « plus d’Europe
équivaudra à moins d’Espagne » -, mais d’autre chose : peut-on refuser
à des citoyens qui s’affirment comme nation distincte au sein du
projet commun européen le droit à disposer d’eux-mêmes pacifiquement ?

Francesc-Marc Álvaro
28.06.2010
La Vanguardia