« L’homme qui n’avait rien compris » de Youcef Zirem – Des choses simples dites avec les mots de tout le monde

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Daniel ne veut pas enterrer son père mort pendant l’hécatombe caniculaire de 2003. Il a décidé ainsi, ce père qu’il chérissait tant jusqu’à l’âge de dix ans ne mérite pas les honneurs d’une oraison funèbre. Il veut le priver de ce cérémonial mi hypocrite mi larmoyant accompagnant les défunts vers leur dernière demeure. L’aime-t-il trop pour ne pas le laisser partir comme faisait Hitchcock dans «psychose»? Ni les médias qui par des canaux bien huilés ni les politiques avec une langue de bois qu’on leur connait n’ont réussis à leur faire fléchir. Même Virginie, ce laps de bonheur, avec ses évidences tranchées de Bretonne séculaire, n’a pas pu faire quelque chose face à l’entêtement de Daniel.
Né sur le Rocher Noir à Boumerdes Daniel sait très bien que par son appartenance que les morts ont des devoirs envers les vivants. Mais entre temps il a pris du recul avec le temps qui passe, avec la vie. Il a adopté une attitude zen avec les choses de l’humanité. La mort n’efface pas le mal que l’on vous fait enfant. Il a su se libérer du dogme de la religion, des traditions et de ce qu’on dira-t-on. Mort ou vivant le fautif doit être mis en face, la gueule bavant de ses responsabilités, quitte à s’expliquer une fois les portes de l’enfer se referment.
Entre la vie ou la mort Daniel a choisi l’exil. Cette chose horrible qui se trouve à mi chemin entre ces deux mondes. Cette chose où l’ au-delà s’appuie sur la survivance pour s’inviter sur terre. Dans une chanson Aït Menguellet parlait de la mort en ces termes « sache que quand la mort viendra tu n’auras pas l’occasion de la voir de ton vivant ».
Un exilé vit la mort de son vivant, c’est ainsi et c’est pour ça que Daniel n’a pas peur de mourir. Nuances: un exilé n’est pas un émigré, Youcef était un ingénieur du pétrole salarié chez SONATRACH. Le récit raconte l’histoire d’un exilé juif un peu algérien un peu français serveur au Tipaza un bistrot parisien semblable aux autres. Le narrateur vous surprend, il vous prend par le bout du nez pour balader dans Paris. Il vous promène sous les arcades et dans les bouches de métro à la rencontre des SDF et des clochards. N’ayez pas peur, il ne vous sollicitera pas pour faire le premier pas vers eux. Laurent M s’en charge pour vous. Laurent a assez d’humanité pour vous faire économie de la votre face à la détresse humaine la marque des grands.
Daniel l’homme aux multiples diplômes est acculé, il se résigne à un destin de garçon de café. Dans l’histoire la seule consolation c’est qu’il aime bien servir les autres. Mais qu’y a-t-il de kabyle dans tout ça? Daniel, Laurent, Raymond, Virginie, la Bretagne la Normandie…Comme des œufs de Pâque, les références à l’identité berbère et au combat kabyle sont disséminées entre les lignes entre les pages. Au hasard d’une ballade du côté de Mesnilminouche (Mesnilmontant), on se retrouve attablé chez Yazid, originaire d’Ighil Ali qui inventa une nouvelle variété de couscous « le gratuit ».

On retrouve le chanteur Brahim Saci, fun et héritier in conditionnel de l’œuvre du grand Sliman Azem. Il parle de Brahim comme d’un gamin de Paris qui malgré une enfance dans les quartiers populaires du vingtième arrondissement, il s’inventa un destin d’artiste kabyle. Il conjure le sort réservé à beaucoup d’enfants d’émigrés qui dans leur majorité ont définitivement tourné de dos à ceux qu’ils sont pour se fondre dans la masse ou épouser des identités palliatives.
On retrouve des peintres, des poètes et des écrivains pleins de déchirures de larmes… Youcef dit des choses simples avec les mots de tout le monde. Sans passion exagérée ni militantisme intéressé, il remet les choses à leur place comme par exemple cette évidence générique qu’ont les Français d’assimiler tous les Africains du nord aux arabes. Il parle de Matoub, de son combat et de sa fin tragique. Il parle du printemps noir noir de Kabylie. Il rêve un jour de voir les généraux et tous qui était impliqués dans le génocide de nos jeunes en 2001 soit trainés devant les tribunaux et jugés pour leurs crimes innommables comme en Argentine.
Il dénonce le silence assourdissant et complice des médias français face aux crimes de Kabyles. Il dénonce le « deux poids deux mesures » discriminatoire réservé à la révolution Kabyle de 2001 par rapport aux révolutions dites arabes par les médias et les officiels français. Il parle de démocratie, mais pas celle que l’on invente de toutes pièces pour contenter les gueulard du moment. Une démocratie vraie, une démocratie durable. Il est intiment convaincu que sans Etat de droit toute entreprise qui aspirerait à changer les choses est vouée à l’échec.
Un roman c’est que des mots, Daniel ne croit pas en leur pouvoir pour changer le monde. Cette résignation vient de la corruption des âmes de ceux à qui ils sont destinés. Youcef Zirem dispense les mêmes mots, tranquilles mesurés. Il rêve qu’un jour ses mots deviennent révolution dans son pays l’Algérie. Il rêve de voir un jour ce système de mafia s’étouffe de son propre mensonge et s’écroule pour laisser place à une vraie démocratie. Et ça ce n’est pas que des mots.
Zahir Boukhlifa