Liberté d’expression et liberté de soutenir la dictature

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Lyazid Abid dans les montagnes de Kabylie

KABYLIE (Tamurt) – Ensuite, est-ce qu’un artiste à qui l’on permet une « liberté d’expression » à la télévision d’Etat, pour appeler les citoyens à aller voter, alors que la même TV refuse d’accorder la parole aux députés des partis d’opposition agréés, peut se prévaloir de la liberté d’opinion ?

A ces deux questions s’ajoute une autre question de fond : Est-ce que soutenir une dictature relève de la liberté d’opinion ?

Exprimer sa pensée librement, sans être inquiété, est un droit fondamental protégé par la déclaration universelle des droits de l’homme et reconnu, dans les faits, par les Etats démocratiques à tous leurs citoyens. Ainsi, cette liberté d’expression ne doit jamais faire l’objet de censure préalable, mais plutôt de responsabilité par rapport aux conséquences qui en découlent.

Il est vrai que dans le monde entier, les vedettes sont sollicitées pour inciter les jeunes à accomplir leur devoir citoyen en allant voter. Mais voilà, ce qui est valable dans un pays démocratique, n’est pas forcément valable dans une dictature.
Accomplir son devoir citoyen dans une dictature, c’est d’abord refuser d’aller voter.

Takfarinas a dit qu’il avait appelé les citoyens à aller voter, mais qu’il n’avait pas dit pour qui.

Serait-il le seul en Algérie à ne pas savoir que les résultats comptent peu pour le pouvoir, puisqu’ils sont fixés d’avance?

Ce qui compte pour le régime militaire, c’est de montrer aux observateurs étrangers des files d’attente devant les bureaux de vote.

Nous savons tous que le seul rapport que le pouvoir algérien entretient avec les artistes et les intellectuels est celui de la soumission ou de la neutralisation. Quand il a à faire à un Kabyle, il faut qu’il le tienne bien dans ses griffes pour s’en servir comme instrument au service de son implacable détermination à dépersonnaliser, par tous les moyens, la Kabylie.

La ruse, la censure puis les hostilités caractérisent le rapport qu’impose le pouvoir algérien à l’élite kabyle. Pour comprendre cette relation, il faut remonter aux premiers heurts apparus en 1953 avec la publication par Dda Lmulud N Att Maammer de son premier roman « la colline oubliée ». Aussitôt, Sahli et Lachraf accusèrent notre amusnaw qui avait osé parler des Kabyles, de vouloir diviser le peuple algérien et de rendre ainsi service à la France. A
l’indépendance, ce fut carrément la chasse à tout ce qui était kabyle. L’anti-kabylisme a été vite érigé en mode de gouvernance.

C’est dans ce contexte que la chanson kabyle a connu un magnifique essor. Négligée par le pouvoir et ses gardiens du temple qui la méprisaient, elle était devenue un moyen extraordinaire de revendication, de communication et de communion entre les chanteurs et le peuple kabyle.

Aujourd’hui, la dictature, pour s’accommoder de la démocratie, a adapté son visage aux exigences du temps. Moins brutal vis-à-vis des artistes, il n’en est pas moins plus redoutable qu’avant. L’aisance financière aidant, elle favorise, par des subsides sélectifs, la médiocrité et la marginalisation des talents. Elle fête Yennayer et le 20 avril, tout en continuant à arabiser les Kabyles et leur construire des mosquées à tour de bras. Elle encense le grand chanteur Aït Menguellet, mais le fait participer aux festivals de la chanson arabe, manière de montrer que la culture amazighe est une sous-culture arabe.

D’ailleurs, ces festivals sont organisés de préférence en Kabylie. Elle a même créé une chaîne de télévision et des radios tamazight, qu’elle utilise pour folkloriser la culture kabyle et promouvoir la dépersonnalisation de la Kabylie par l’arabisation et l’obscurantisme.

Le résultat est terrifiant. Nos repères sont entrain de tomber un par un. Matoub Lounès qui, à travers son dernier album-rupture, a décidé d’assumer politiquement sa différence kabyle, a été assassiné. La JSK, symbole de la résistance des Kabyles contre le déni identitaire et la dictature de Boumediene dans le années 70, est devenue actuellement le symbole de l’affairisme, de l’esbroufe et de la soumission.

Faut-il rappeler que c’est la politique assumée de génocide culturel mené par Alger contre la Kabylie qui inquiète les Kabyles? Ils souhaitent que leurs idoles se tiennent en dehors des liaisons dangereuses avec le pouvoir et ses relais sur le terrain, placés à des endroits stratégiques justement pour nouer des liens pervers avec nos artistes et intellectuels.

Ce qui irrite le plus dans la conduite de certains artistes, ce n’est pas de courir après les subsides du pouvoir, ce qui n’est certes pas très glorieux, mais humain. Ce qui irrite le plus, c’est la confusion entretenue sciemment entre l’affairisme et l’engagement militant. Sinon comment expliquer l’hommage rendu à Matoub Lounès en présence de sa mère et de sa sœur au spectacle de Takfarinas organisé par le directeur de la culture à Tizi-Ouzou, pour -selon la presse algérienne- distraire les jeunes Kabyles et les soustraire au stress quotidien généré par les kidnappings, le terrorisme, les feux de forêt et le chômage?

N’eut-il pas été plus utile pour ces jeunes que notre artiste dénonce les autorités pour toutes ces calamités qu’elles imposent depuis 2001 aux Kabyles?

Faut-il rappeler que Matoub Lounès a été assassiné parce qu’il avait fait usage de sa liberté d’expression, la vraie, celle-là ?

Lyazid Abid, vice président du Gouvernement Provisoire Kabyle (GPK)

Petite phrase à méditer « Si tu veux contrôler un peuple, contrôle d’abord sa musique » Platon