LILLE / SANS PAPIERS : Terrorisés à l’idée de rentrer en Kabylie

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REVUE DE PRESSE (Tamurt) – La peur constante au ventre, elle sait ce que c’est. Une ombre passant à sa fenêtre terrorise cette mère de famille. C’est qu’elle, son mari et ses deux fils craignent à tout moment que la police vienne toquer à la porte pour les expulser. Malgré les demandes d’asile et de titre de séjour, la fatidique OQTF (obligation de quitter le territoire français) est tombée en septembre.

Cette famille algérienne avait fondé beaucoup d’espoir dans la France, seul recours pour elle à une situation devenue invivable en Kabylie. « Ça a atteint un niveau ingérable », assure le père. En cause, selon lui, une population prise en étau entre les islamistes, la police civile et l’armée. « Je ne peux pas sortir seule de chez moi, il faut mon mari, déplore son épouse. La dernière fois, nous nous sommes retrouvés au milieu d’un accrochage entre l’armée et les barbus, je voyais les balles passer au-dessus de nos têtes. » Le couple évoque aussi une mainmise de plus en plus importante des islamistes sur la société. « Il y a des enlèvements tous les jours, des jeunes filles que les barbus emmènent pour leurs besoins », assure la mère de famille, qui poursuit : « À la mosquée, les jeunes sont endoctrinés. Je ne veux pas leur laisser mes enfants. » Enseignant en mathématiques, le père assure que son directeur et un collègue prof d’histoire-géo ont été assassinés et que lui-même – « syndicaliste, pas meneur mais dans l’équipe », précise-t-il – aurait reçu des menaces de mort. À la fin des années 90 déjà, il quitte une première fois l’Algérie. Il séjourne en France jusqu’à expiration de son visa et, ne parvenant pas à faire venir sa famille, rentre en Kabylie en 2001. « C’était un retour forcé », évoque-t-il. Il ne cessera dès lors de réclamer de nouveaux visas pour la France. D’autant que, refusant de se plier au racket des religieux de sa région – la famille vit dans un village près de Tizi-Ouzou -, les menaces sont de plus en plus pressantes, raconte le couple. « Il était temps de partir », estime le père.

Visas de courte durée obtenus en 2009, la famille quitte l’Algérie et débarque en France en juin. Mais leurs demandes d’asile vont être refusées, d’abord par l’Ofpra en septembre, puis par la cour nationale du droit d’asile en décembre 2010, qui estiment leurs craintes infondées. « Je n’ai pas de preuve, concède la jeune maman. Mais on a tout laissé derrière nous, on a vendu nos terres pour venir ici. » Malgré le soutien de la Croix Rouge de Lille et l’intervention écrite du député UMP Bernard Gérard auprès du ministre de l’Intérieur et du préfet de région, la famille est sous le coup d’une OQTF depuis septembre dernier.

Pourtant, depuis deux ans et demi, elle cherche à s’intégrer. « La première chose qu’on a faite en arrivant, c’est d’inscrire les enfants à l’école », lance la mère, fière de montrer les bulletins de ses fils et les appréciations élogieuses des enseignants. Aujourd’hui, l’aîné de 15 ans est en seconde, pensionnaire en internat d’excellence au lycée Baggio, et son petit frère, 8 ans, est en classe de CE2 à l’école Viala.

Le père, lui, ne peut exercer son métier d’enseignant, mais la mère est bénévole à l’antenne lilloise de la Croix Rouge. « Elle parle cinq langues et toutes les formes de l’arabe : elle fait l’interprète pour nous et nous aide beaucoup », affiche Marc Ensabella, responsable du service accompagnement administratif de la délégation locale de la Croix Rouge. « Des familles comme ça, avec ce désir et cette capacité d’intégration, c’est exceptionnel », assure la présidente de la délégation locale Françoise Mennessier.

Un recours contre l’OQTF doit être déposé cette semaine au tribunal administratif. Celui-ci empêchera la reconduite immédiate à la frontière, mais pas le placement en centre de rétention. « Ils peuvent être ramassés à tout moment », craint Marc Ensabella. Lundi matin, la police s’est présentée à la Croix Rouge de Lille où la famille est domiciliée par boîte postale. Elle a fait chou blanc. Cette fois-ci.w