L’Ouest libyen, rebelle et assoiffé de liberté, aux mains du peuple

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JADO — Avec sa tradition frondeuse, ses tribus berbères et ses immenses frustrations, l’Ouest montagneux de la Libye est passé en peu de jours entre les mains du peuple. Avec de pauvres moyens, il tente de préserver sa liberté.

Dans le Djebel Gharbi (les montagnes de l’ouest), la révolte s’est propagée dès le lendemain des premières manifestations contre le régime de Mouammar Kadhafi à Benghazi (est) le 15 février. En deux ou trois jours, villes et villages sont tombés comme un château de cartes aux mains du peuple.

La région a son martyr, un jeune abattu le 16 février à Roujdane. Mais ici, contrairement à l’est ou au nord du pays, peu de répression et de combats: dès les premiers jours, les forces de l’ordre se sont ralliées aux opposants.

« La révolution s’est faite avec des pierres, il y a eu des manifestations, des voitures ont été incendiées, les symboles du Livre vert (préceptes de Kadhafi) ont été détruits et tout de suite les forces de l’ordre se sont retirées. Policiers et militaires sont des gens du coin, il y a des liens familiaux, donc ils ont rejoint la révolution », explique Douchid, commerçant de 47 ans, dont le nom n’est pas dévoilé pour raisons de sécurité.

A Nalout, des colonels ont annoncé leur défection lors d’une cérémonie solennelle. Ailleurs, 32 soldats qui se tenaient prêts à tirer sur les manifestants ont déserté. « Un colonel a refusé de donner l’ordre de tirer et il a été arrêté. Nous nous sommes réunis et la décision a été prise tout de suite de défendre le peuple. Assez d’oppression. La situation devenait insupportable », explique un ancien militaire, Sami, 27 ans.

Le coin est connu pour sa tradition frondeuse. « Le peuple de la région se révolte vite », explique Youssef, un professeur de 55 ans. Il rappelle comment tous les villages ont soutenu la révolte contre les Turcs en 1850. Et comment 45 habitants de Roujdane sont partis mourir à Tripoli pour mener la première bataille contre l’envahisseur italien en 1911.

Dans les villages berbères, dont le Djebel Gharbi est le berceau en Libye, les liens sont également resserrés par la culture et l’oppression. « On est une grande famille », dit Nafouz, enseignante de 40 ans. Sous le régime, interdit en public de parler, de chanter, de lire ou d’écrire la langue berbère sous peine d’être arrêté. « Mais d’une façon générale, tous ceux qui avaient une opinion différente du Livre vert étaient opprimés. On vivait dans le silence et dans la peur », poursuit-elle.

Dans ces montagnes désertiques balayées par le vent, domine aussi ce sentiment insupportable d’être passé à côté des richesses issues du pétrole et d’avoir été négligé, de manquer d’infrastructures, de routes, d’écoles.

« C’est une des régions les plus pauvres du pays. Kadhafi n’a rien fait pour la développer. Nous ne savons pas où sont passés les dollars du pétrole. La plupart des gens sont au chômage. J’ai fait construire ma maison en 1984 et je n’ai toujours pas l’eau courante », s’énerve un ancien employé de l’industrie pétrolière Béchir, 79 ans.

Alors, quand la contestation a commencé, tous les ingrédients étaient là. « Nous avons surmonté la peur, la révolte a commencé », explique Mohamed, commerçant de 52 ans.

Depuis, villes et villages « libérés », qu’ils soient arabes ou berbères, se sont unis pour lutter ensemble « contre le régime jusqu’à la mort ». Des discussions sont en cours pour coordonner les unités dirigées par d’anciens militaires chargés de défendre la région, former des jeunes au combat.

Mais la sécurité reste précaire. Des mouvements de troupes des forces loyales à Kadhafi viennent d’être enregistrés, des villes risquent d’être prises en étau. Et les moyens de défense sont ridicules. Rien que des check-points où l’on se partage quelques kalachnikovs et vieux fusils et des chicanes pour arrêter les tanks.

De Mehdi LEBOUACHERA et Deborah PASMANTIER
AFP
04.03.2011