MATOUB, TU N’ES PAS MORT !

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Contribution de Sakina Aït Ahmed (Tamurt) – Matoub, tu n’es pas mort ! La république kabyle dont tu rêvais est en train de prendre forme sous nos yeux. Son drapeau flotte déjà dans tous nos cieux ! Tu l’habites et tu lui insuffles la force dont elle a besoin pour se mettre debout ! Malgré les 17 ans qui nous séparent de ton assassinat, tu continues de nous donner du courage, comme au premier jour !

Je me souviens encore comme aujourd’hui, le jour où je t’ai croisé lors d’un colloque sur la culture amazigh. J’ai appris par les organisateurs que tu avais émis le souhait de me rencontrer après avoir lu mes publications.

Ce jour, j’ai été émue par ta simplicité et ta timidité, j’étais tellement impressionnée, que je n’ai pas pu dire un mot

Ce jour béni du 24 janvier 1956 où tu as vu le jour, mon frère Lounes MATOUB, au village de Tourirt Moussa Ouamar.

En raison de la misère due à la destruction de la société kabyle, après l’entrée des troupes françaises en 1857 en Kabylie, soit 27 ans après le débarquement à Sidi Ferruch, ton père, à l’instar des hommes kabyles avait émigré en 1946 en France afin de subvenir aux besoins de la famille.

Mon frère Lounes, c’est ainsi que tu as été élevé par ta grand-mère et ta mère Nna Aldjia que tu chérissais tant.

Lors de ton enfance, tu écoutais ta mère fredonner des chants anciens aussi bien lors des veillées autour du kanoun, que la journée lors des multiples travaux dans les champs comme le font les femmes kabyles

A l’âge de 9 ans tu avais fabriqué ta première guitare avec un bidon d’huile.C’est avec cette guitare que tu as réussi à jouer un air très populaire à l’époque «  A Madame servi latay »

A l’époque, tu étais scolarisé chez les Pères Blancs. Tu avais des relations de respect et d’admiration envers ces personnages qui contribuaient à t’éveiller à ta conscience identitaire. Mais tu avouais ta préférence pour les jeux en plein air, la chasse et l’admiration pour les femmes kabyles qui travaillent dans les champs.

A l’indépendance de l’Algérie, ta prise de conscience identitaire et culturelle s’accentue lors de la confrontation armée entre les kabyles et les forces gouvernementales algériennes en 1963-1964.

Le gouvernement algérien commençait sa politique d’arabisation dans le système éducatif au détriment de la langue kabyle. Tu criais à la trahison. Tu rejetais cette langue arabe qu’on imposait et qu’on continue d’imposer à la Kabylie au détriment de ta langue maternelle.

Peu après tu décidas de quitter l’école et du devenais autodidacte. Tu disais détenir tes connaissances de ta mère et de ta grand-mère à travers la transmission, des contes, des proverbes, des énigmes et devinettes, des poésies…

En 1978 tu t’exiles en France pour enregistrer tes premières chansons. C’est là qu’un jour tu rencontras le chanteur kabyle Idir qui va t’aider à sortir ton premier Album « A y izem.

A partir de 1980 , tu politisais ton répertoire et lors des événements du printemps berbère de 1980, pour apporter ta solidarité et ton soutien aux manifestations se déroulant en Kabylie, tu montas sur scène à l’Olympia vêtu d’un treillis militaire, car tu considèrais que la Kabylie était en guerre.

En 1981, dans ta chanson « L’Oued Aissi est en deuil » tu avais retracé l’ensemble des événements qui s’étaient déroulés lors du mouvement de 1980. En Algérie tu étais interdit d’antenne à la radio et dans les médias en général.

En 1988, alors que tu te rendais en voiture, accompagné de deux étudiants, pour distribuer des tracts appelant les kabyles à observer deux jours de grève, en solidarité avec les manifestants d’Alger, tu fus intercepté par la gendarmerie algérienne près de Michelet/Ain El Hamam.

L’un des gendarmes ouvre subitement le feu à bout portant sur toi. Lounès, tu t’écroulas criblé de 5 balles de kalachnikov. Ce jour-là ils voulaient ta mort. Mais grâce à la protection des saints locaux dont Jeddi Mangellat, après deux années d’hospitalisation tu t’étais rétabli mais avec de lourdes séquelles.

Quelques années plus tard, le 25 septembre 1994, alors que tu étais dans un village attablé avec des amis dans un café, tu racontas qu’un groupe de terroristes armés entra subitement et te kidnappa. Tes ravisseurs organisèrent un simulacre de procès au bout duquel tu fus condamné à mort en raison de ton engagement. Ils t’avaient traité de mécréant pour avoir déclaré que « TU N’ETAIS PAS ARABE ET TU N’ETAIS PAS OBLIGE D’ETRE MUSULMAN ».

Au bout de 15 jours, grâce à une forte mobilisation de la Kabylie, tu fus relâché.

Hélas, le jour maudit du 25 juin 1998, en début d’après-midi, alors que tu rentrais chez toi en compagnie de ton épouse et de ses sœurs, au détour d’un virage sur la route menant de Tizi Ouzou à At Douala, ta voiture a été interceptée par des éléments du pouvoir algérien. Elle a été criblée de 78 impacts de balles, quant à toi tu reçus 5 balles. Alors dans leur haine de chiens enragés, après t’avoir extrait de ta voiture et ils te tirèrent deux balles à bout portant, l’une au cœur et l’autre à la tête.

La nouvelle de ton assassinat se propagea dans les villages comme une traînée de poudre et les jeunes, convaincus que c’était l’œuvre du pouvoir algérien, se mirent spontanément à scander :

POUVOIR ASSASSIN !   POUVOIR ASSASSIN !

Pendant trois jours la Kabylie était à feu et à sang. Ils étaient des centaines de milliers de Kabyles à veiller ta dépouille et à suivre son cercueil.

Mais comme les poètes ne meurent jamais, tu demeures vivant parmi nous. Ton nom est combat, comme l’a dit Yella Seddiki. Il est dans la bouche de toutes celles et tous ceux qui se battent pour la liberté de la Kabylie. Il célèbre nos victoires comme il nous donne du courage à aller de l’avant.

 

Fraternellement

Sakina Aït Ahmed, Ministre de la culture et de la langue kabyle