Mohamed Harbi et les «volte-face» de Ben Bella

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Cet épisode se révélera, en outre, fortement symptomatique des luttes idéologiques qui tiraillaient la toute jeune République algérienne. Dressant un état des lieux du mouvement syndical post-1962, Mohamed Harbi dira : «La guerre terminée, la recomposition du mouvement syndical va se faire dans une grande confusion». Et de souligner l’opacité qui caractérisait la préparation de ce fameux congrès de la FNTT. «Les non-syndiqués étaient admis à participer à la désignation des délégués. Par le truchement des cadres techniques et des employés du ministère de l’Agriculture, le ministre (Ahmed Mahsas, ndlr) faisait main basse sur la Fédération des travailleurs de la terre et pouvait s’assurer une majorité au congrès de l’UGTA», relève Harbi. Le groupe favorable à l’autogestion contre-attaque. «Zerdani saisit la Commission d’orientation. Décision est prise de faire barrage à l’étatisation de l’autogestion et au projet de prise en main de l’UGTA. On fait alors réunir tous les membres du Comité central qui se réclamaient plus ou moins d’une orientation de gauche, qui étaient tous partisans d’une Algérie laïque, et qui n’avaient pas accepté que l’enseignement coranique soit introduit dans l’école. Nous étions pour une formule qui favorisait la diffusion de la civilisation musulmane en ce qu’elle avait de vivant, et non pas de la tradition morte.»

On prend dès lors la mesure des conflits idéologiques, comme nous le disions, qui faisaient rage entre les différents clans. «Nous avons décidé de déclencher une campagne d’information pour dénoncer les jeux de l’ombre.» «Dès l’ouverture du congrès, le président Ben Bella apporte sa caution au ministre de l’Agriculture. Il s’adresse aux délégués et leur dit : je vous présente Mahsas qui a fait la prison avec moi. Il n’a de leçon à recevoir de personne.» Le climat s’envenime : «On s’appuie essentiellement sur les délégués (…) Ils étaient un peu effrayés parce que la veille du congrès, ils ont été placés dans un endroit particulier à Rocher Noir et surveillés par des cadres du ministère de l’Agriculture. Ensuite, Boucharfa est venu avec un revolver à la main, au vu et au su de tout le monde, et les a menés au congrès. Il y avait un décalage total entre le discours et les interventions des délégués et la commission qui va sortir du congrès.» A partir de là, s’engage un bras de fer entre le groupe de Hocine Zehouane et le clan rival qui se solde par un clash. «Ce congrès était révélateur des ambiguïtés de Ben Bella, de ses volte-face. On va assister dans la presse à des offensives tous azimuts des tenants du conservatisme et des étatistes. Les socialistes autogestionnaires avaient en leur sein surtout des laïcs.

Ils étaient accusés d’anti-arabisme, d’anti-islamisme et surtout d’athéisme. La campagne commençait donc contre la gauche. Et comme Ben Bella considérait l’Islam comme le ciment normatif de la société, il s’est montré plus sensible aux pressions de ses amis qui instrumentalisaient la religion, qu’aux intérêts du monde ouvrier dont il se réclamait en catimini. Le résultat, on le connaît…», conclut Harbi. Au cours du débat, l’historien précisera : «Il faut savoir que l’occupation spontanée des terres après l’indépendance est un mythe. Les gens s’appropriaient ces terres comme un butin. Des moudjahidine ont expulsé les ouvriers agricoles originels. A Skikda par exemple, on a découvert que tous les ouvriers agricoles ont été expulsés de la plaine et les tribus s’en sont emparées. J’ai dit à Ben Bella que la formule n’était pas viable, et que si on veut que le pays ne soit pas en proie à des entités tribales, il fallait créer des coopératives avec de petites parcelles, mais Mahsas a refusé cette formule.»

Mustapha Benfodil