Musique. Revue de presse. – La musique, une arme universelle pour les minorités

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La musique est l’arme du futur », clamait le Nigérian Fela, véhément guerrier de la musique africaine mort en 1997, après une vie de lutte contre la corruption et les prédateurs de l’Afrique. Au-delà du divertissement, la musique peut être l’expression d’une identité parfois malmenée par les pouvoirs politiques ou économiques, et cristalliser des combats d’urgence, comme ce fut le cas au temps de la lutte contre l’apartheid sud-africain — une bannière fédératrice jusqu’à la libération de Nelson Mandela, en 1990, sous laquelle se rangèrent des artistes aussi disparates que Paul Simon, Miriam Makeba ou Bernard Lavilliers.

À quoi s’oppose-t-on aujourd’hui? La Cité de la musique répond par un cycle de concerts baptisé « Résistances », du 12 au 16 février. À l’étude du programme, on observe un glissement de l’opposition politique vers les affirmations identitaires, notamment par des voix provenant de minorités nationales.

Ainsi l’institution parisienne a-t-elle invité des musiciens touareg du Mali, des rockers amérindiens et aborigènes, des chanteurs exilés du Tibet — des artistes ayant donc des revendications linguistiques et territoriales.

À l’affiche parisienne, avec Tartit, groupe formé autour de femmes touareg originaires de Tombouctou, Tinariwen, porte-voix de la rébellion targuie au début des années 1990 au Mali, a longtemps visé un seul but, à travers ses chansons accompagnées de guitare : appeler le peuple touareg à se soulever.

« Declare independence/ Don’t let them do that to you ! Make your own flag ! » (« Ne les laissez pas faire/créez votre propre drapeau ») chante en forme de rock énervé l’Islandaise Björk, s’attirant les foudres des autorités chinoises après un concert à Shanghaï en 2008 — les drapeaux tibétains ont été supprimés de la scénographie, mais on l’entend murmurer : « Tibet, Tibet. »
Tenzin Gönpo, né en 1955 au sud du Tibet, exilé en France depuis 1990, jouera à la Cité de la musique, parce qu’il s’oppose « à la sinisation de (son) patrimoine musical. Je résiste aussi au cliché qui voudrait qu’au Tibet on ne chante que des prières dans les monastères! “Océan de poésie, de musique et de danse” est le nom que nous donnons à notre pays. Nous avons un répertoire immense, je me bats pour le faire connaître ».

Sa compatriote Yungchen Lhamo, qui vit à New York et a chanté avec Peter Gabriel, Michael Stipe ou Annie Lennox, ajoute : « Nous avons une responsabilité vis-à-vis des gens fragilisés par la répression. Nous devons leur donner la force psychologique de résister. »

En 1973, Bob Marley chantait Get Up, Stand Up, réaffirmant l’influence décisive que la musique avait eue dans les luttes de libération nationale en Afrique. En Afrique du Sud, quand des musiciens de jazz participaient dans les années 1980 aux réunions publiques organisées par le Front démocratique uni, « ils s’impliquaient dans un mouvement d’action politique, ce qui est bien plus fort que de la résistance », insiste le sociologue et ethnomusicologue Denis-Constant Martin, réticent quant à l’utilisation de cette expression appliquée à la musique. « Il n’y a pas dans l’absolu de musiques de résistance. Les mêmes mélodies, schémas harmoniques, rythmes peuvent être utilisés aussi bien pour des musiques “de résistance” que pour le divertissement. La différence est dans les paroles, mais aussi dans les discours tenus sur cette musique, par les musiciens ou les commentateurs. »

« Les groupes présentés à la Cité de la musique, remarque Alain Weber, qui les a programmés, communiquent leur combat au reste du monde en utilisant des musiques influencées par l’Occident, tout en conservant leur spécificité. » Bob Dylan, à son corps défendant, faisait la même chose en reprenant à ses débuts des chansons folk traditionnelles. « Il a été dans les années 1970 un grand déclencheur de cette tendance : chanteurs et poètes militants ont utilisé des musiques traditionnelles pour se rapprocher d’une expression folk rock identitaire », poursuit Alain Weber.

Exemples : le Kabyle Aït Menguellet en Algérie, Marcel Khalifé au Liban ou le Kurde de Turquie Sivan Perwer.
En Amérique, c’est à la Terre mère que se réfèrent les Indiens Navajo de Blackfire pour dénoncer « la colonisation et le génocide de (leur) peuple par le gouvernement des États-Unis, la cupidité généralisée », rejoignant ainsi une veine politico-écologique, prochain développement possible de la résistance en musique.

[[« Résistances », du 12 au 18 février. Cité de la musique, 221, avenue. Jean-Jaurès, Paris 19e. Tél. : 01-44-84-44-84. Le 12 février à 20 heures, Tartit et Tinariwen (Mali); le 13, à 17 h 30, Damily (Madagascar), The Jones Benally Family, Blackfire, Nabarlek Band, à 20 heures ; les 14, à 16 h 30, Tenzin Gönpo et Yungchen Lhamo (Tibet); le 16, à 20 heures, Sainkho Namtchylak (République de Touva). Sur le Web : www.cite-musique.fr; Blackfire en tournée : les 16 et 17 à Agen, le 19 à Nantes.]]

Patrick Labesse et Véronique Mortaigne

Source: article paru dans Le Monde du 10.02.2010.