« Notre combat n’est pas contre les autres peuples algériens mais contre l’Etat colonialiste »

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TIZI-OUZOU (Tamurt) – Le président du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), Bouaziz Aït-Chebib et son « complice » de toujours, Hocine Azem, secrétaire national aux relations extérieures, ont fait vibrer, aujourd’hui l’auditorium de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou à l’occasion d’une conférence qu’ils ont animée, et ce à l’occasion de la semaine culturelle initiée par le comité du département des langues et culture amazighe.

Bouaziz Aït-Chebib développera sa communication autour du thème « politique d’arabisation du régime algérien » alors Hocine Azem développera sa communication autour du thème de « politique de dékabylisation du régime algérien ».

C’est le président du MAK qui, le premier, prendra la parole pour souligner d’emblée que « nous, les militants du MAK, sommes privés d’espaces publics pour communiquer à souhait avec les citoyens sur notre combat et notre lutte ». Aussitôt cette « complainte » parvenue aux oreilles attentives de l’assistance, l’orateur se lança dans un véritable réquisitoire contre le régime arabo-islamiste d’Alger dont la politique d’anéantissement de l’identité kabyle a des racines qui remontent à plusieurs décennies avant l’accès à l’indépendance de l’Algérie laquelle indépendance a été rendue possible par « la concession laissée par les Kabyles au profit des tenants de l’arabo-islamisme.

Dans ce contexte justement, le conférencier a magistralement puisé dans le glossaire portant sur l’histoire du Mouvement national Algérien ce qui justifie les dérives ayant survenu dès les premières heures de l’indépendance nationale de l’Algérie et, naturellement ce qui justifie aujourd’hui la revendication du peuple kabyle.

Très pointilleux sur l’ordre chronologique des événements, Bouaziz Aït-Aït-Chebib parlera effectivement de l’influence du penseur oriental, Chakib Arslane, sur les responsables algériens exhibant l’étendard de l’arabo-islamisme et du danger qu’ont fait peser sur la révolution armée tant désirée par les Berbéristes. C’est cette menace qui obligera les Berbéristes à laisser une concession face aux arabo-islamistes laquelle (concession) se responsable du contenu et portée idéologique de la Déclaration de Novembre.

Le président du MAK expliquera aussi que le contenu de ce document du 1er novembre 1954 poussera Mouloud Mammeri à interpeller en 1957 Krim Belkacem qui lui répliquera qu’à l’indépendance, les choses retrouveront leur ordre naturel. « C’est aussi, clamera l’orateur, cette Déclaration de Novembre qui donnera cette « légitimité » aux tenants de l’arabo-islamisme de nier et de rejeter le principe d’une Algérie plurielle ; « principe qui a opposé justement les Berbéristes aux tenants de l’arabo-islamisme d’avant-guerre ».

Toujours en se référant à l’histoire, l’orateur s’attardera sur les dérives du congrès de Tripoli où Ahmed Ben Bella criera dans la salle archicomble de congressistes « Nous sommes des Arabes, des Arabes, des Arabes, dix millions d’Arabes ! » Le président du MAK citera aussi un passage du discours lu le 5 juillet 1963 par le premier président algérien : « La nation algérienne s’est déterminée fermement comme Nation maghrébine ne ménageant aucun effort pour aboutir à l’édification du Maghreb Arabe (…) L’Algérie s’est aussi définie comme nation arabe, recherchant par tous les moyens le resserrement des liens avec les pays frères en vue d’aboutir à l’unité arabe … ».

Le conférencier affirmera que c’est durant cette période s’étalant de I963 jusqu’à I988, il était strictement interdit de parler en kabyle dans l’armée, l’administration et les tribunaux. Et de fil en aiguille, Bouaziz Aït-Chebib citera tous les mécanismes constitutionnels mis en avant par le pouvoir politique pour anéantir à jamais la langue et culture amazighes. C’est le cas de cet article 3 de la constitution de I976 stipulant que « l’arabe est la langue nationale et officielle. L’Etat oeuvre à généraliser l’utilisation de la langue nationale au plan officiel ». De cette constitution de I976, point de passage sur la langue et culture amazighes.

Le conférencier tournera ensuite en dérision feu Chadli Bendjdid lorsqu’il a déclaré que les Amazighs sont originaires du Yémen et que la langue amazighe est dérivée de l’arabe. « Chadli Bendjdid, a souligné l’orateur, a voulu se prendre pour un savant mais il n’a été en réalité qu’un pédant car il aurait dû savoir que la langue amazighe est plus ancienne que l’arabe ».

Plus loin, l’orateur démontrera l’imperfection de la dernière constitution algérienne puisque non seulement elle relègue tamazight au rang inférieur par rapport à l’arabe mais considére aussi la civilisation amazighe comme simple « patrimoine » ; ce qui sous-entend qu’elle a cessé d’exister.

A partir de là, Bouaziz Aït-Chebib entame un nouveau virage à travers lequel il criera à l’assistance qu’à défaut d’un Etat kabyle, « notre langue disparaîtra ». « Toutes les langues du monde ont besoin d’un Etat pour leur développement et leur résistance au temps », a encore signalé le président du MAK avant de revenir encore longuement sur tous les fronts menés par le pouvoir d’Alger contre la Kabylie pour lui faire effacer à jamais l’idéologie et les valeurs qu’elle véhicule.

En ce qui le concerne, Hocine Azem s’attellera à démontrer et à mettre en avant tous les mécanismes actionnés par l’Etat algérien pour « dékabyliser la Kabylie ». Dans son introduction, le secrétaire national aux relations extérieures du MAK signalera les stratégies mises en avant par les deux principaux empires d’Europe, anglais et français plus précisément. « Lawrence d’Arabie, précise l’orateur, a suggéré la création d’Etats arabes, car nécessaires pour la nouvelle économie énergétique alors que les Français, pour ne pas être dépassés par leurs rivaux anglais, ont opté pour la politique d’arabisation des pays d’Afrique du nord qu’ils ont colonisés ».

Le conférencier ne s’est pas attardé sur ce processus de domination ayant pour finalité l’exploitation des richesses des pays dominés par les nations dominatrices. A vrai dire, Hocine Azem, parfait connaisseur des questions relevant de la géopolitique et la géostratégie a voulu juste avertir l’assistance, composée totalement d’étudiants, que rien n’est l’effet du hasard mais tout se fait par la volonté de l’homme.

C’est ainsi que Hocine Azem est arrivé à affirmer que l’origine de la toponymie à connotation arabe en Kabylie est à imputer au colonialisme français. « L’objectif recherché par la France coloniale était de faire perdre à la Kabylie son authenticité, a poursuivi le conférencier en citant au passage certains exemples : Ath-Yenni était devenu Béni-Yenni, Ath-Aïssi était devenu Béni-Aïssi, Ath-Douala était devenu Béni-Douala, etc. ». L’orateur a expliqué par la même occasion que cette intrusion « Béni » a souvent déformé la portée significative de l’appellation kabyle.

Après avoir longuement démontré le rôle joué par la France coloniale dans la politique de dékabylisation de la Kabylie, le secrétaire national aux relations extérieures du MAK a entamé le volet pris en charge par l’Etat algérien dans cette politique d’anéantissement de la Kabylie puisque il ne s’agit en réalité que de poursuivre ce qui a été commencé par les Français dès le I9ème siècle. En effet, Hocine Azem parlera de l’école, des éléments baptismaux, des chaînes der radios et de télévisions et tant d’autres supports médiatiques dont la mission est, contrairement à ce que peuvent penser les innocents, est de démontrer « l’infériorité de la langue et la culture kabyles par rapport à la langue et la culture arabes ».

Le conférencier ira jusqu’à dire que « l’objectif recherché par l’Etat algérien en construisant des villages socialistes agricoles en Kabylie dans le cadre de la révolution agraire n’était pas de développer l’agriculture mais de peupler ces villages d’Arabes qui, par leur nombre sans cesse croissant, allaient faire primer l’arabe sur le kabyle dans l’expression au quotidien ». Même les maisons de jeunes seront qualifiées par l’orateur d’espaces et de moyens développant la langue et l’expression arabes. « L’objectif final recherché par le pouvoir algérien, conclut le conférencier, est d’exploiter le moindre espace d’expression en Kabylie pour s’assurer la politique de dékabylophonie au profit de l’arabophonie ».

Au moment de la déclaration de l’ouverture des débats, les intervenants n’ont pas manqué. Un jeune intervenant « trotskiste » observera à l’endroit des conférenciers que ce qu’il estime comme « urgent » est de sensibiliser les travailleurs du monde pour affronter « la bourgeoisie mondiale » car la misère des chômeurs kabyles est la même que celle des autres chômeurs algériens et le reste du monde. Ce même « trotskiste » observera que la langue est secondaire à la question économique et sociale. Un autre intervenant « suggérera » de s’attaquer au régime algérien et, dans ce sens, tendre la main aux autres Algériens. Ce même intervenant s’interrogera sur la préférence de l’autodétermination à la régionalisation.

C’est Bouaziz Aït-Chebib qui donnera les réponses. Au jeune « trotskiste », le président du MAK lui indiquera que la question de la langue relève de l’honneur avant tout et, par conséquent, prime sur la question économique et sociale. Par rapport à la question relevant de la lutte des classes, il lui indiquera que le MAK ne nourrit ni l’ambition ni ne possède les capacités nécessaires de régler les problèmes des travailleurs du monde entier. « Toujours est cependant, poursuit le conférencier, nous nous solidarisons avec tous les peuples opprimés ». S’agissant du partisan de la régionalisation, il aura la réponse que voici : « Notre combat n’est pas contres les autres peuples d’Algérie mais contre l’Etat algérien colonialiste. Quant à la régionalisation, le RCD a déjà échoué car cette régionalisation ou le fédéralisme doivent être bien compris et respectés dans leurs différents concepts. Cela dit, nous n’avons jamais interdits aux autres peuples d’Algérie de demander leur autodétermination. En ce qui nous concerne, il ne faut pas oublier que c’est suite aux différents refus d’une Algérie plurielle que nous avons demandé carrément l’autodétermination. Ou l’autodétermination ou notre disparition. » L’autre question posée était de savoir s’il serait un jour question de créer le « bloc amazigh ? » La réponse a été fournie par l’affirmative. Une multitude d’autres questions ont été posées au président du MAK. Et aucune question n’a été sans réponse. Et pour s’assurer la bonne réception des messages, Bouaziz Aït-Chebib s’est longuement encore lancé dans la décortication des thèses mises en avant par la famille militante et patriotique du MAK.

Notons enfin qu’après leur conférence, Bouaziz Aït-Chebib et Hocine Azem ont été chaleureusement remerciés par beaucoup d’éléments de l’assistance. « C’est de loin la meilleure conférence de toutes celles faites jusqu’à maintenant ici à l’université », ont témoigné les étudiants qui se sont rapprochés des deux dirigeants du MAK.

Said Tissegouine