Phares, Jaime Mayor Oreja, ancien ministre de l’intérieur du Gouvernement Aznar et le Président Mehenni : L’Europe et les « printemps arabes »

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Mas aselway, agraw n leqder, azul d aqvayli.

Les espoirs de changement politique suscités par les révolutions dites « arabes » à partir de décembre 2010 ont, un an plus tard, cédé la place sinon à l’inquiétude et la désillusion, du moins à l’interrogation. Le monde occidental en général et l’Europe en particulier, sont plus que jamais en quête de clés leur permettant de comprendre les dynamiques sociopolitiques et culturelles à l’œuvre dans cette zone géopolitique allant du Maroc à la Syrie, englobant au moins deux civilisations, arabe à l’Est et amazighe à l’Ouest. Ce questionnement serait dicté par le besoin d’anticiper les impacts que ces turbulences ne manqueront pas d’avoir sur le monde de la liberté et les relations internationales.

Il nous semble qu’il serait sage que cette démarche, rationnelle dans l’absolu, ne passe par un prisme déformant : le conflit arabo-israélien. En effet, surdimensionné et surmédiatisé depuis plus de 50 ans, celui-ci provoquerait ce phénomène de concentration sur un point particulier aux allures d’œillères, nuisible à une réalité plus complexe et plus mouvante qui, en étant mal appréhendée, déboussolerait les états-majors censés disposer d’une riposte appropriée face à n’importe quelle éventualité.

La géopolitique moyen-orientale était dans une bulle qui se résumait à une déstabilisation permanente d’Israël par les régimes arabes qui l’entourent et qui, de génération en génération, fortifiaient leurs fondations et leur stabilité sur leur opposition à l’existence de l’Etat juif. L’antisionisme sacralisé, voire sanctifié au nom de l’islam, était pour eux, leur meilleure assurance-vie contre les aspirations de leurs peuples à la démocratie. Pour dormir sur leurs lauriers, ces régimes diffusaient quotidiennement des tonnes d’islam enkysté de haine envers l’Etat hébreu et le monde chrétien qui le soutient. Le conflit est ainsi resté insoluble.

Les séismes politiques ayant ébranlé ces régimes avaient donc logiquement suscité de l’intérêt. L’espoir que le monde connaisse un début d’apaisement des tensions dans cette partie de la planète eut pour effet du côté du monde occidental de soutenir les efforts des populations pour la chute des régimes incriminés.

Mais voilà que des ruines du despotisme oriental émerge l’islamisme au lieu et place de la liberté et de la démocratie qu’on attendait. Hélas ! On ne récolte que ce que l’on sème. Les régimes déchus et ceux en voie de l’être, longtemps soutenus par l’Occident pour les besoins de la Guerre Froide, ne peuvent générer d’alternatives démocratiques que chez de rares élites occidentalisées et sans prise sur le réel. La rue « arabe » mondialisée par la technologie moderne aspire au pouvoir non pas au nom de la liberté mais de l’idéologie qui l’a tant bercée : l’islamisme. En prenant conscience de son pouvoir, cette rue entre violemment en compétition avec ses dirigeants pour leur disputer le leadership de cet islamisme. Elle estime qu’elle est plus compétente que ses autorités pour en finir avec Israël contre lequel elle a toujours été dressée. Le ver était déjà dans le fruit depuis longtemps.

L’islamisme est une sorte de chrysalide, une phase incontournable dans la transformation des sociétés musulmanes en général et arabes en particulier mais dont personne ne peut prédire la durée. D’aucuns pourraient être tentés de penser que l’arrivée des islamistes à la gestion des affaires pourrait les assagir, et à terme en résorber le phénomène. A l’appui d’une telle hypothèse, on prend volontiers l’exemple turc et on occulte le modèle iranien qui semble mieux correspondre à la rue islamiste en mouvement dans les pays de ces drôles de « printemps arabes ». Le phénomène est donc à surveiller de très près. N’oublions pas que son ressort essentiel et son objectif immédiat est le démantèlement de l’Etat d’Israël d’abord, la liquéfaction des sociétés occidentales ensuite, en les gangrénant de l’intérieur par le phénomène migratoire et son arrosage idéologique par les satellites télévisuels. Pour juguler cette gigantesque menace, l’intransigeance de l’Occident sur les valeurs universelles doit être de règle. Toutefois, pour en venir à bout, et au-delà du soutien qu’il y a lieu d’apporter aux organisations réellement démocrates, un changement de vision globale sur le monde dessiné par la colonisation est indispensable. Il faut sortir du Moyen Orient pour mieux en appréhender les solutions.

En effet, en s’extirpant du conflit moyen-oriental et en prenant du recul, on découvre que ce qui est historiquement à l’œuvre est en réalité l’agonie de l’Etat postcolonial et non la montée islamiste qui n’en est qu’un épiphénomène limité aux pays dits musulmans. Car, il n’y a pas que dans les pays dits « arabes » que des changements politiques structurels profonds sont en train d’opérer. C’est le même processus qui est observé en Afghanistan, en Thaïlande, au Cachemire, au Kazakhstan, Kenya, Congo, Côte d’Ivoire, Mali, Philippines, en Somalie et en Algérie… La liste est très longue et concerne plus de la moitié des pays faisant partie de l’ONU. Ils sont tous incapables, sous leur forme étatique coloniale, de se stabiliser. Il est même trop tard pour eux de se viabiliser. Ils sont déjà en fin de vie. La mondialisation qui a repris ses droits à partir de la chute du Mur de Berlin a pour vocation de réunifier les peuples divisés par la force (Allemagne) et à séparer ceux qui ont été regroupés par la même voie (Tchécoslovaquie, Yougoslavie). Pour s’en persuader, reprenons les éléments du décor.

La colonisation a fondé la mondialisation. Son objectif après l’intégration de toute la planète dans le système marchand européen était de créer des entités étatiques en mesure d’assurer une gestion plus aisée de ces territoires immenses et lointains, jusque-là inconnus. La décolonisation qui s’en est suivie était piégée par le tracé bâclé des frontières qui n’a nullement tenu compte de la réalité des peuples appelés à donner consistance aux pays ainsi créés. Aussi, des peuples comme les Kurdes, les Touaregs, les Pachtounes ou les Songhaïs ont été purement et simplement effacés de la carte du globe et se retrouvent par tronçons éparpillés sur des entités nationales qui les minorisent et les discriminent ou les mettent en rivalité de leadership politique national avec d’autres peuples. Au bout de 50 ans, la coupe est pleine.

En fait, il ne suffisait pas de créer un Etat pour qu’il génère sa nation. C’est cette incapacité à être un Etat-nation qui a mis à mort l’Etat postcolonial. Pourquoi ? Tout simplement parce que la mondialisation a un besoin vital de démocratie et que lui ne peut vivre qu’en dictature qui lui est consubstantielle. C’est sa nature-même qui entre en conflit avec la mondialisation qui va le balayer.

Par ailleurs, la plupart des pays créé par la colonisation sont minés par le pluralisme identitaire de ses peuples. La meilleure solution, y compris contre l’islamisme dru et compact émergeant de ces « printemps « arabes », est de restituer à chaque peuple nié dans les pays où il sévit, le droit à sa reconnaissance et à la maitrise de son destin. L’investissement de chaque peuple dans la gestion de ses affaires aura des effets bénéfiques pour toute la planète : La diversification des acteurs démultiplie leurs intérêts. L’émulation entre voisins pour le développement favorisera la poursuite des intérêts particuliers à chacun d’entre eux, surtout en recréant le rêve de se réaliser sur sa terre et au profit de sa nation. L’immigration se raréfie et les convergences d’intérêts regrouperont par zones géographiques les peuples, non pas par la violence mais sur la base de leurs intérêts bien négociés et loin de la haine qu’ils entretenaient entre eux. Actuellement l’islamisme surfe sur la négation des identités des peuples qu’il gangrène. Il suffirait que chacun d’entre eux reprenne conscience de son identité pour que la question religieuse redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, une affaire privée.

L’exemple de la Kabylie est à ce titre édifiant. Ayant investi, depuis l’indépendance de l’Algérie, dans la quête de la maîtrise de son destin par elle-même, elle a échappé au raz de marée islamiste qui n’a fait qu’une bouchée de l’Algérie à partir de 1991. C’est à ce titre qu’il serait invraisemblable que le peuple de l’Azawad qui s’est rebellé au moins tous les 10 ans depuis l’indépendance du Mali contre Bamako trouve aujourd’hui dans l’AQMI ou le phénomène islamiste un quelconque ressort de son indépendance qu’il vient de proclamer. Le soutenir est aussi une manière pour le monde occidental de ne pas le jeter dans les bras de l’islamisme.

Le monde occidental devrait se donner pour règle d’or d’accompagner les peuples qui s’éveillent à la vie en invitant les Etats qui les oppriment à négocier avec eux des formes d’autonomies régionales à l’espagnole ou de fédéralisme.

S’opposer à la marche de ces peuples vers leur liberté reviendrait à s’aliéner leur amitié pour très longtemps, sans pour autant les empêcher d’accéder, à la manière du Sud Soudan ou de l’Azawad, à leur indépendance. Il est par ailleurs inconcevable que le monde de la liberté soit contre celle-ci, ou bien qu’il prenne le risque d’un génocide contre un peuple pour défendre l’intégrité territoriale d’une dictature. Le monde change en permanence. L’Occident est, lui aussi, en devoir de s’adapter au changement.

Madrid, le 25/04/2012

M. Ferhat Mehenni, Président du Gouvernement Provisoire Kabyle