Pouvoir — Kabylie — Presse nationale

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TUVIRET (Tamurt) – Les étudiants du Centre universitaire Mohand Oulhadj Akli ont organisé une procession en ville pour marquer l’événement. La procession est aussitôt rejointe et accompagnée de centaines de familles qui ont tenu à marquer coûte que coûte l’amour de leur identité, leur appartenance et leur solidarité.

Ces démonstrations auxquelles ont participé près de 20.000 personnes ont été différemment rapportées par la presse. Leur traitement va de la minoration éhontée à la simple occultation de l’événement.

Cette façon récurrente de minimiser les activités du MAK, lorsqu’on ne fait pas tout simplement l’impasse sur elles, dénote l’assujettissement au pouvoir des propriétaires des journaux.

D’emblée, une précision s’impose : il ne s’agit pas pour nous de stigmatiser l’ensemble des journalistes des bureaux régionaux généralement sous-payés, activant sans moyens, pour une grande part d’entre eux non déclarés et sans couverture sociale, mais contraints de trimer sous la férule du chantage à l’emploi. Même si certains d’entre eux font montre d’un zèle qui dépasse sans doute les desiderata de leur direction comme celui d’El Watan qui, en plus d’avoir comptabilisé 400 personnes venues des quatre coins de la Kabylie (sic) s’est permis de traiter les manifestants de braillards et de ringards (… la traditionnelle rengaine « pouvoir assassin »… les militants du parti de Ferhat Mhenni, sans agrément, ont crié à tue-tête « l’autonomie de la Kabylie ») dans son rapport sur la marche de Yennayer 2009 à Tizi Ouzou.

La polémique relative au niveau d’affluence lors de manifestations populaires entre les organisateurs et la police est bien connue, mais c’est vraisemblablement la première fois qu’un journaliste s’improvise en estimateur de foule dans le but de réduire l’impact d’un événement à la place de la police. Cet écuyer de la plume va plus loin : il rappelle insidieusement que le MAK n’est pas agréé, pensant sans doute obtenir une petite obole ou un crouton de reconnaissance de la part du ministère de l’Intérieur. Le pauvre diable ignore que le tuyau qu’il propose est de notoriété publique. Un autre journaliste qui se veut plus futé que les autres a cru offrir un scoop en notant l’absence du Président du MAK. Si son intention était d’informer, il aurait pu apprendre auprès des responsables estudiantins que M. Ferhat Mehenni, qui tenait tant à prendre part à cette manifestation en a été dissuadé par la Direction qui l’a prié d’accompagner, à l’occasion de cette journée symbolique, notre communauté émigrée ignorée, méprisée et marginalisée par le régime. Quant à Le Soir d’Algérie, le quotidien qui nous rappelle au quotidien la citation de Pulitzer, il avait peut-être ce jour-là le périscope en berne puisqu’il a carrément fait l’impasse sur l’événement.

Nous nous adressons aux responsables de ces journaux qui disposent de leurs titres et de leurs personnels comme d’un bien personnel qu’ils dévouent à la satisfaction d’intérêts propres et occultes au mépris total de l’éthique et de la déontologie d’une fonction publique sociale conçue et vécue ailleurs comme le quatrième pouvoir.

Messieurs, vos journaux ignorent délibérément toute activité politique de notre Mouvement et n’en rendent jamais compte à leurs lecteurs qui ont le droit à l’information. Nous ne comprenons pas une telle attitude de votre part que d’ailleurs rien ne peut justifier.

Malgré nos protestations, vous persistez dans cette posture à l’endroit d’un Mouvement politique créé de manière démocratique en présence de toute la presse du pays qui a été aimablement conviée à couvrir son avènement officiel.

Pour rappel, le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie est une organisation politique qui a tenu son Congrès constitutif en Algérie, élaboré et publié sa charte, élu ses instances dirigeantes et rendu publics son programme ainsi que la liste des membres de ses instances dirigeantes.

Le MAK prône et assume le projet d’autonomie de la Kabylie, c’est de notoriété publique. Cette option politique se base sur le sentiment très largement partagé par les Kabyles que le pouvoir algérien mène une politique de désintégration totale de leur région qui a été le bastion de la Guerre de Libération.

Votre ostracisme à notre égard signifie-t-il que vous soutenez la liquidation de ce sanctuaire de la liberté et de la démocratie qui a été et reste le principal soutien de la presse démocrate?
Allez-vous encore continuer à taire les assassinats de Kabyles commis par les forces de répression en Kabylie?
Allez-vous continuer à faire l’impasse sur le plan d’appauvrissement de la Kabylie par le désinvestissement et la liquidation de son patrimoine économique existant?
Allez-vous encore détourner les yeux de la politique d’arabisation et d’islamisation forcenée de cette région?

« Le droit de savoir, le devoir d’informer », « Quotidien indépendant », « citation de Pulitzer », « journal des Hommes libres ». Vous affublez les frontons de vos titres de devises pompeuses sans en respecter l’esprit ou la lettre. À l’égard de notre Mouvement, vous commettez une double faute en déniant à vos lecteurs le droit de savoir et en occultant votre devoir d’informer.

Les dérives criminelles du pouvoir algérien sont très graves et menacent la liberté de tous, à commencer par la vôtre. Il est du devoir de chacun de les combattre avec abnégation et sans faiblesse. Le MAK y contribue avec les moyens qu’il peut, mais ses efforts sont contrariés par une hostilité incompréhensible de la presse écrite indépendante.

Vous n’êtes pas sans savoir que la profession que vous exercez n’est pas banale. Elle est même déterminante pour asseoir un état de droit dans un pays. De par le monde, des élites courageuses ont façonné de manière indélébile une éthique et une déontologie à cette profession. Dans notre pays, des dizaines de journalistes et assimilés ont payé de leur vie le devoir d’informer. Soyons tous dignes de leur mémoire et de leur sacrifice.

Joseph Pulitzer, à qui chaque journaliste doit le respect dans sa profession a inauguré son action par une profession de foi éditée dans l’éditorial du New York World du 10 mai 1883. Elle est devenue universelle et reproduite sur une plaque de bronze apposée sur la tour du Times, à New York. En voici le contenu :

« Une institution qui se battra toujours pour le progrès et la réforme, ne tolérera ni injustice ni corruption, luttera contre les démagogues de tous bords, n’appartiendra à aucun parti, s’opposera aux classes privilégiées et aux pillards du bien public, sera solidaire des pauvres, se consacrera au bien-être de tous, ne se contentera pas d’imprimer des nouvelles, sera farouchement indépendante, ne craindra jamais de s’en prendre au mal, qu’il s’agisse de ploutocratie prédatrice ou de pauvreté prédatrice ».

Et en 1912, à l’occasion du 1er conseil d’administration de l’école de journalisme qu’il a fondée en 1903, Joseph Pulitzer complète cette profession de foi par :

« Notre République et sa presse graviront ensemble les sommets ou bien elles iront ensemble à leur perte. Une presse compétente, désintéressée, peut protéger cette morale collective de la vertu, sans laquelle un gouvernement populaire n’est qu’une escroquerie et une mascarade. »

En déniant au MAK le droit à l’expression publique, vous renforcez les adeptes algériens de « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ». Vous n’ignorez pas les conséquences tragiques de cette idéologie pour l’Allemagne et pour le monde entier.

À défaut d’éveiller les consciences, informez objectivement. Mais surtout arrêtez, de grâce, d’entretenir un tabou sur une question nationale qui est la clé de voute de l’autodétermination des Algériens.

Rappelons-nous qu’il y a seulement quelques années, parler en kabyle dans une rue de la capitale était passible d’une mise au trou dans le commissariat du coin. Puis a fusé avril 1980.

Souvenons-nous également qu’il y a quelques années de cela, évoquer simplement le thème d’une ouverture politique qui touche au monopole du FLN était passible d’une traduction devant la Cour de Sûreté de l’État. Puis est arrivé 1988.

Remémorons-nous avril 2001 lorsque le pouvoir a mis à feu et à sang la Kabylie avec à la clé 128 jeunes assassinés et des milliers de blessés et d’estropiés à vie. Puis est survenue la démonstration citoyenne du 14 juin.
Qui oserait dire, aujourd’hui, qu’une marche populaire d’avertissement qui a drainé 2.000.000 de personnes n’est qu’un « détail de l’histoire »?

Au lieu de participer à la curée antikabyle que le pouvoir mène à travers notamment une presse arabophone haineuse, osez une étude critique du Projet d’autonomie de la Kabylie (PAK)! Suscitez un débat autour des thèmes de l’autonomie régionale et le fédéralisme! Accordez des entretiens aux responsables, aux militants et aux sympathisants du MAK! Faites-vous votre propre opinion sur le projet d’autonomie de la Kabylie plutôt que vous faire les complices volontaires ou inconscients de l’ostracisme d’un mouvement démocratique qui prône la paix, la justice et la liberté pour une région encore béante des stigmates de la guerre de libération et que les pouvoirs algériens qui se sont succédé ont ensanglanté et paupérisé à l’envi depuis 1962.

Ceci étant, chacun est naturellement libre de faire son choix : être digne des sacrifices des courageux devanciers du journalisme ou être le suppôt d’une dictature.

L’histoire jugera les uns et les autres.

Azru Loukad, Secrétaire national du MAK à la Culture et au Patrimoine