Tranche de vie. – Exil : Quand la poule crée l’emploi !

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Arrivé à Alger, il a été hébergé chez un cousin pour lui permettre d’entamer sa quête de travail qu’il savait à l’avance longue et tortueuse. Il se lève le matin de bonne heure et fait la tournée des cafés, restaurants et magasins en répétant comme une litanie : « avez-vous besoin d’un travailleur? ».

Après plusieurs jours de recherches infructueuses, il se présente un matin chez un tenancier de café et lui dit : « Avez-vous besoin d’un patron? » Celui-ci d’abord décontenancé puis amusé, décide, de l’embaucher comme serveur. Il reste à s’entendre sur le salaire. Après plusieurs palabres, ils ont convenu d’un salaire mensuel de 250 DA plus le repas de midi.

Le soir venu, il avait hâte d’apprendre la nouvelle à son cousin logeur. Ce dernier le félicite vivement et lui dit : « je suis vraiment content pour toi, maintenant il y a lieu de chercher un endroit où dormir, car tu le comprends bien, je ne peux plus te garder ici puisque désormais tu travailles et que tu es en mesure d’être autonome ».

Akli a trouvé la remarque juste et se met dès le lendemain à la recherche d’une chambre chez un particulier ou à l’hôtel. Après plusieurs jours de recherche, il déniche une chambre chez une vieille dame. Derechef, il fallait entamer les négociations pour trouver un juste montant de la location. La vieille dame a décidé de le fixer à 300 DA/mois et ne voulait pas en démordre malgré toutes les supplications de son futur locataire. La mort dans l’âme, il se résout à accepter le marché. À son retour chez le cousin, il annonce fièrement que dès le lendemain il allait emménager. Tout le monde le félicite chaudement de sa débrouillardise et lui souhaite bonne chance pour l’avenir. Le soir, il confesse à Mhend avec qui il partage la chambre et les confidences, les conditions, notamment financières, de sa prochaine installation chez la vieille dame. Mhend lui dit alors :

— Mais ce n’est pas une affaire, ton budget va accuser un déficit de 50 DA, comment feras-tu pour boucler chaque fin de mois?

Dérisoirement, Akli répond :

— Figure-toi que j’ai conscience de cela et j’ai trouvé la parade. Chaque mois, je vais m’adresser à Nana, ma sœur aînée, pour lui demander de contribuer à résorber mon découvert.

— Et d’où viendrait l’argent à ta sœur?

— Elle élève des poules ! Les poules pondent des œufs et les œufs, pour ta gouverne, se vendent bien surtout lorsqu’ils sont frais !

Dans notre beau pays, la bonne volonté, la contribution de la solidarité familiale et même le concours des poules ne suffisent pas à pondérer le travail d’un plongeur ou d’un serveur dans la capitale. Notre ami, après une longue galère, est arrivé à travailler toute la journée et manger à midi. Il est désormais un travailleur et son nom va être intégré dans les statistiques pour gonfler le niveau de l’emploi du ministère du Travail. En revanche, il doit jeûner le soir, ne pas fumer ou chiquer, ne pas siroter un café, ne pas lire le journal, ne pas prendre le bus pour se rendre au travail, ne jamais voyager, ne jamais aller au cinéma… Ne jamais avoir une envie, ne jamais rêver, ne jamais envisager un quelconque projet d’avenir.

Le sommet de l’absurdité est que son activité professionnelle, tant qu’elle durera, va obérer le pauvre revenu de sa sœur aînée. Naturellement, Akli n’était pas un cas unique, seule l’histoire de la poule le singularise. Ils étaient et ils sont des milliers comme Akli qui, fragilisés et stressés par le chômage et les quolibets qu’ils endurent au quotidien, sont réduits à accepter des conditions de travail proches de l’esclavage.

Pour notre héros qui porte un nom prédestiné, c’était du temps de la période socialiste et populaire. Actuellement la situation a évolué avec la mise en œuvre de « l’économie de marché ».

L’État a renié les droits constitutionnels du travailleur en se « désengageant » de la sphère économique sauf sur un contrôle viager de Sonatrach. Les poules n’ont plus rien à manger, les œufs sont importés d’Espagne, les entreprises licencient à bras raccourcis les travailleurs avec l’assentiment de la « Centrale » syndicale et ces derniers se suicident dans l’indifférence générale. On était quand même mieux avant, n’est-ce pas?

Azru Lukad

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