Un particularisme de tamazight: Les modalités « d » et « n »

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Les travaux relevant dans ce domaine à notre connaissance, concernent l’article de Lionel Galand, intitulé “Une opposition perdue: note sur une particule d’approche dans un parler kabyle des Bibans”.

Celui de Fernand Bentolila (Fascicule 1 pp. 85-96e t fascicule 2 pp.91-111) qui s’intitule : “Les modalités d’orientation du procès en berbère” (parler des Aït Seghroucen d’Oum Jeniba, Maroc).

Ainsi que Salem Chaker qui consacre dans sa thèse sur “Un parler berbère d’Algérie” une description morphologique pp.138-140 et syntaxique, pp.233-236. Par ailleurs il propose une dénomination qu’il pense plus adéquate, à savoir la notion d’orientation spatiale.

Cette contribution qui traite de ces modalités, a pour objet de situer l’analyse au niveau sémantico-syntaxique qui est celui de la mise en sens.
Le niveau sémantico-syntaxique permet de passer de la linéarité ordonnée à un niveau où les fonctions jouent un rôle.

Le prédicat “verbe” est le grand distributeur de rôles aux actants. Il y a lieu de considèrer que la globalisation est le passage d’un ensemble linéaire agencé à une réalité sémantico-syntaxique qui s’organise grâce aux rôles joués par les actants
L’opération de prédication, s’inscrit dans la production du sens. Notre propos est bien évidemment de tenter de dégager la valeur des modalités d et n.

Il semblerait que ces modalités supposent des lieux de polyfonctionnalité, c’est-à-dire, qu’une même particule d et /ou n peut apparaître sous des utilisations diverses.

Une brève typologie des verbes de mouvement révèle une incertitude quant à la valeur de “rapprochement” et ou “d’éloignement”, traditionnellement attribuée aux verbes déterminés par les modalités d et n.

Typologie des verbes de mouvement

ruḥ “partir” et venir (avec d)
La fonction principale des occurences avec la modalité /d/ est de spécifier la destination de l’objet ou la direction du déplacement

iruḥ ɣer temḍelt n gma s “il est allé à l’enterrement de son frère”

Tura i d ruḥeɣ si taddart “J’arrive à l’instant du village”

aweḍ “atteindre un endroit, un état”

Yewweḍ d arkas “il est méprisable” (il est devenu une savate)
Mi d yewweḍ yesɣi tvan tefsut “quand le vautour arrive, le printemps est là”

yewweḍ d lajel is “son dernier jour est arrivé”

Tewweḍ armi d ajmam tenɣel “elle est arrivée à ras-le-bol et tout s’est renversé ”sens figuré “Le succès était là, ce fut un échec”

Près de la moitié des occurences relevées, ne comportent pas la mention explicite de ce qui est atteint, dans l’agriculture, il signifie “parvenir à maturité”.

ɛeddi  “passer”

iɛedda am enda “ il est passé comme la rosée” (sans faire de bruit)

ad ɛeddiɣ fell as “Je passerai le voir”

axir ad tɛeddiḍ di tewwurt wala di tzuliɣt “mieux vaut pour toi passer par la porte que par le trou de l’égout” (mieux vaut faire des concessions, s’arranger à l’amiable)

Ussan ik ɛeddan-k a yul, wiyak ur ten id ţfekkir “les beaux jours sont passés, mon coeur ne cherche pas à les rappeler”

iɛedda-d s ya “Il est passé par ici”

Les occurences avec la modalité /d/ sont assez rares, elles notent un déplacement rapporté à un repère qui n’est pas toujours explicitement signalé.

ddu traduit par le terme “aller”, n’est pas l’équivalent de ruḥ “partir”, il présente une prédilection pour l’accompagnement “aller avec quelqu’un”

ddiɣ yides, yedda-d yidi “ Je l’ai accompagné et il m’a raccompagné”

Ddu d “venir avec quelqu’un” s’oppose à as d “arriver, venir”

Ad d yas wass is “ Son jour viendra”

mi yeɛedda leɛser ad d yas liser “après la misère viendra la prospérité”

i ljemɛa ar ljemɛa ad d yas Bujemɛa “tous les vendredis Boujemaa est là “ (se dit d’un opportun)

tusa y id deg wul “Elle me vient du coeur”

usan d atas n yemdanen ɣer temlilit nni “il est venu beaucoup de monde à la réunion”

Le verbe as est systématiquement accompagné de la modalité /d/ et ou /n/

Les verbes de déplacement

Si l’on considère que la situation de communication repose sur la base minimum locuteur/auditeur, on peut considérer que les modalités /d/ et /n/ sont la marque qui indique si le locuteur et /ou l’auditeur sont impliqués dans le procès.
La situation est résumée par le schéma suivant:

non identifié—————Ф ———-d (locuteur) ————-n———auditeur

Azekka sveḥ ruḥ d¹ zik ad nruḥ² ɣer Temgut, tecfid ilindi nruḥ³ ɣer dinna “demain matin vient de bonne heure, nous irons à Tamgout, comme l’an dernier”

Dans l’expression ruḥ d¹ la modalité /d/ indique qu’il n’y a pas de rupture avec l’actance, elle marque la portion territoriale du locuteur (ici, là où je suis) ; ruḥ² et ruḥ³ marquent une rupture avec l’actance, traduite par l’absence de la modalité qui marque la rupture avec le circonstanciel (lié à l’actance, je n’y suis plus). Cette rupture est particulièrement induite par le terme dinna “là -bas” qui s’oppose à da “ici” qui apparaît avec /d/ qui est un marqueur de l’ancrage spatio-temporel et d’actance.

Ddu “Aller en compagnie de”

Asmi mezziyeɣ, tedduɣ ak d vava ɣer tyerza “ lorsque j’étais enfant, j’accompagnais mon père aux labours”

Un énoncé neutre, d’ordre général, la rupture avec l’actance implique une localisation spatio-temporelle lointaine (j’y allais mais je n’y vais plus)

qui s »oppose à Ɣuri yiwen umeddakwel ɣer tama-w i d iteddu “j’ai un ami, il m’accompagne”.

Il y a une coïncidence entre l’actance et le spatio-temporel

Yiwen wass, usan d atas n medden ɣer temlilit di Tizi Wezu “ un jour, une foule nombreuse est venue au meeting de Tizi Ouzou”

Ce n’est pas un hasard si la modalité /d/ apparaît dans toutes les situations relevées avec le lexème verbal as-d, le sémantisme même de ce verbe implique le but atteint et il marque la coïncidence entre l’actance et le spatio-temporel.

Agur n meɣres agi iɛeddan “le mois de mars dernier”

L’absence de la modalité /d/ entraîne une rupture de l’actance, c’est-à-dire une non implication du sujet/agent, ceci est rendu plus plausible puisqu’il est étiqueté non animé.

Tezriḍ iḍelli tameddit mi d iɛedda winna i d-irekven ɣef userdun “tu as vu hier soir quand est passé celui qui montait un mulet”

Il y a une coïncidence entre l’actance, la localisation et la temporalité (j’y étais et j’ai vu)

La modalité /n/

ll semblerait que la modalité n qui marque la portion territoriale de l’auditeur apparaît le plus souvent en situation de conversation. Dans ce cas précis elle marque la portion spatiale du locuteur:

idelli iruḥ n ɣuri ɣer taddart “ Hier, il est venu chez moi au village”.

La modalité /n/ marque bien l’espace territorial du locuteur. Elle se démarque de la modalité /d/ en marquant un lieu d’énonciation différent, c’est-à-dire : (Il est venu là où j’étais mais où je ne suis plus)

Dans ce cas la modalité /n/ ne marque une rupture avec l’actance, mais des lieux d’énonciation différenciés. Si l’on commute ɣuri avec ɣurem “chez toi” il y a une rupture avec l’actance,  n marque le lieu de mouvance de l’auditeur.

asmi n ceyɛeɣ ɣurem ur d-tusiḍ ara “lorsque je t’ai convoquée, tu n’es pas venue”

La modalité n marque bien la portion spatiale de l’auditeur, et d celle du locuteur. Elles gèrent la situation de communication locuteur/auditeur (j’ai envoyé là -bas où tu était/et où tu n’es plus, tu n’es pas venue là où je suis).

Avrid nni amezwaru yewweḍ iyi n lexvar, ur d usiɣ ara “ La première fois, la nouvelle m’est parvenue, je ne suis pas venue”

opposé à :

avrid nni amezwaru yewweḍ iyi d lexvar “La première fois, la nouvelle m’est parvenue”.

Dans le premier exemple, on note une rupture avec le circonstanciel, la localisation liée à l’actance (là-bas où je n’y suis plus).
Dans la seconde situation, il y a une non rupture entre l’actance et la localisation très proche.

Sinon, la grande majorité des énoncés que nous avons analysés antérieurement peuvent commuter avec la modalité /n/ , de ce fait, ils impliquent des situations différentes liées à la rupture ou à la non rupture avec l’actance, selon les situations et la localisation spatio-temporelle.

En général, la modalité /d/ marque de manière indiscutable la portion spatiale du sujet parlant, la modalité /n/ hérite d’un statut plus élargi:
Elle peut marquer la portion territoriale du locuteur (en situation de rupture de localisation) et/ou particulièrement celle de l’auditeur en situation d’interaction.

Les verbes de type processif, qualifiant, attributif, statique et dynamique

Af “trouver”

yekker yiwen iḥsev iten yaf ţɛa u ţɛin, yekker wayeḍ iḥsev iten yaf-d meyya -“ Une personne se mit à les compter et trouva quatre-vingt-dix-neuf, une autre les recompta et en trouva cent”

Quelles sont donc les raisons qui motivent une distribution assymétrique de la modalité /d/?

Dans la première partie de l’énoncé, le sujet parlant dont le but est de provoquer l’adhésion de l’auditeur, se garde bien d’assumer une situation qui s’est avérée fausse puisqu’il sera dit plus loin que celui-ci s’est trompé.
Ici, le sujet parlant marque son refus de s’identifier à une situation fausse et il semble rejeter toute perspective de modalisation.
Dans la seconde partie de l’énoncé, le sujet parlant s’identifie et assume une situation de communication positive.

En situation de communication, le locuteur fait fonctionner son modus, c’est-à -dire qu’il manifeste son attitude vis-à-vis de l’énoncé, afin d’assurer une distribution modale conforme à une situation de communication donnée.

eɣli “tomber”.

yeqqim armi d yeɣli ṭlam “il est resté jusqu’à la tombée de la nuit”.

opposé à

atan yeɣli yitij “Le soleil (est tombé) s’est couché”

Ce lexème verbal est particulier, il couvre plusieurs champs sémantiques. L’apparition de la modalité est motivée par d’autres paramètres, en premier lieu le lexique: obscurité/soleil.
L’obscurité tombe sur nous et nous enveloppe. Le soleil tombe quelque par hors de nous, ces deux énoncés n’apparaissent que dans ces conditions, ils n’admettent aucune commutation.

Yeɣli ɣer tɣerɣert “il est tombé parterre”
opposé à
yeɣli d ɣer ttɣerɣert

L’opposition ɣli/ ɣli-d est d’ordre locatif/dynamique. Le procès avec d implique une plus grande processivité. Cette distinction repose sur un fait sémantique précis:
tomber de quelque part/tomber sur quelque chose.

Ečč “manger”
ččiɣ imensi “ j’ai soupé”
ččiɣ-d imensi “ J’ai “déjà” soupé”

La marque /d/ permet de savoir ce que le locuteur dit de lui-même, de son implication dans le procès. Le sujet parlant est sollicité par un interlocuteur qui l’invite à partager son repas. Il marque la relation entre l’auditeur et lui même grâce au modal /d/.

iḍelli ččiɣ-d imensi ɣur wen “ Hier j’ai soupé chez vous”

Le locuteur s’investit, il prend en charge le procès pour exprimer une situation exceptionnelle.

Ččar “être rempli”

yeččur-d wul iw “mon coeur s’est assombri”
opposé à
yeččur wul iw “ j’en ai plein sur le coeur”

La modalité d prend en charge la processivité pour marquer le changement d’un état :
Ф “zéro” marque un état de fait.

Chaque situation marque un fondement sémantique précis. L’opposition est d’ordre dynamique/statique.
Par ailleurs, ces deux emplois relèvent seulement du domaine du sujet parlant. La commutation avec n est totalement exclue.

erwi “être agité”
Yerwi d lebhar
opposé à
yerwi lebhar

On retrouve l’opposition dynamique/statique. Dans ce cas, le locuteur ne dit pas quelque chose de lui -même. Il décrit une situation à laquelle il a assisté ou qui lui a été rapportée. La commutation avec n est ici aussi impossible.

Pour résumer, on peut dire que:

d = actance / processivité / assertorique / déïctique, assumé par le locuteur, défini par le locuteur.

Ф = état permanent / apodictique / ailleurs

L’aspect important qui ressort de cette étude sur les modalités d et n est celui de la notion spatiale; les expériences sont placées dans un environnement spatial plus ou moins réduit ou élargi.

La modalité n détermine la portion territoriale de l’auditeur. Par ailleurs, la modalité d régit une polysémie importante de certains verbes. Elle constitue l’un des éléments sur lequel est fondée l’économie de la langue.
Elle permet la réutilisation d’un verbe à des fins sémantiques différentes.

Soit l’opposition: iruḥ “il est parti” iruḥ d “il est venu”

Ansi la modalité d n’est fonctionnelle qu’en opposition avec  Ф “zéro”. D’autre part, l’opposition d ~ Ф et n ~ Ф est déterminée par le lexique, l’actance, la temporalité des lexèmes verbaux et parfois l’apport situationnel.

Pour finir, on peut dire que la modalité d exerce un pouvoir rectionnel du verbe dans une perspective plus importante que la modalité n

Sakina AIT AHMED

ASARAG AGERAΓLAN
“Tamaziɣ d-tutlayt neɣ d-tutlayin

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