Urgence absolue : le kabyle doit être une langue officielle

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Tassadit Yacine : Si vous voulez bien, essayons de définir ce que vous appelez la « patrie », l’Algérie. ?

Kateb Yacine : Nedjma, c’est l’Algérie, la quête de l’Algérie. Est-ce que nous l’avons trouvée ? À mon avis, non. Nous ne sommes même pas capables d’appeler notre pays par son nom. « L’Algérie », ce n’est pas le vrai nom de notre pays. C’est un terme touristique. Ldjazaïr, c’est quoi ?
– « Les Îles »…
– Vous avez vu un pays s’appeler « les Îles » ? Ce sont les Arabes qui l’ont appelé ainsi.
– Oui.
– Nous continuons à nous désigner en termes étrangers, parfois hostiles et même méprisants ou sinon indifférents.

Tassadit Yacine : Vous l’auriez appelé comment ?

Kateb Yacine : Moi, je préférerais l’appeler Tamazight…
– Tamezgha, c’est le lieu où se pratique le tamazight, qui est la langue… Je crois que Tamezgha a déjà été employé par quelques-uns pour désigner, semble-t-il, un ensemble plus vaste.
– Ldjazaïr ne peut pas être le nom de notre patrie ! C’est touristique.

Il est probable que si Kateb Yacine vivait encore de nos jours, sa sagacité lui aurait dicté d’actualiser son propos pour l’accoler à la réalité de l’Algérie qui est loin d’être “touristique” puisque elle est devenue simplement “désertique”.

La mission d’escamotage des peuples autochtones d’Algérie est inscrite dès 1963 dans la constitution et, de Ben Bella à Bouteflika, les pouvoirs successifs se sont tous fait un devoir sacré de concrétiser ce vœu partagé.

Actuellement, le président, les ministres, les journalistes, la télévision, les radios… tout ce que l’Algérie compte comme représentation officielle nous abreuve jusqu’à la nausée du vocable arabe qu’on décline dans tous les sens. Nation arabe, rue arabe, sport arabe, médias arabes, fraternité arabe, culture arabe … et toute cette logorrhée sert à masquer la réalité du peuple kabyle et des autres peuples amazighs d’Algérie. La situation est la même au Maroc, en Libye, en Tunisie et en Égypte où l’îlot amazighophone de Siwa n’est qu’un souvenir du passé. C’est l’un des rares concepts politiques sur lequel tous les régimes d’Afrique du Nord entretiennent une entente sacrée.

Par un subterfuge langagier que même l’Occident a diplomatiquement entériné, l’Afrique du Nord est devenue Maghreb pour l’enchaîner au Machrek afin d’accréditer l’idée d’une continuité linguistique, culturelle et religieuse harmonieuse et symbiote aux dépens des peuples amazighs qui y subissent une véritable colonisation arabo-islamique.

En ces moments de déballage général qu’aucun satrape n’arrive à circonscrire, on apprend que la Syrie est sous état d’urgence depuis 1963 ; que l’Arabie saoudite organise régulièrement des autodafés des livres chiites ; que dans ce même royaume, il est interdit aux femmes de conduire une voiture, que les mains sont tranchées aux voleurs … Bref, partout, le “monde arabe” s’avère être l’antichambre de l’enfer pour les peuples qui le composent.

Depuis presqu’un demi-siècle, par la télévision, les films, les séries, les journaux, les prêches, une armée de mercenaires en Algérie a vendu des images normalisées et acceptables d’un monde arabe idéalisé où une renaissance culturelle bat son plein et où la démocratie est en gestation presqu’arrivée à terme. Il a suffi pourtant d’un match de football pour ruiner ce concert savamment orchestrée.

Et c’est dans ce magma rétrograde et liberticide qu’on veut enferrer le peuple kabyle.

Dans un déni incurable de la langue kabyle, de pseudo intellectuels, arrivés à la 25ème heure de la protestation, décillent leurs yeux, reconnaissent et remarquent enfin l’existence de tamazight et, pour rattraper leur déni, y vont avec leurs conseils bienveillants et paternalistes quant à l’écriture de notre langue.
D’ouest en est, on assiste à un étrange et subit amour pour tamaziγt qui emballe nos sociologues, économistes, politologues et philosophes qui s’improvisent linguistes pour nous donner des conseils quant à l’écriture de cette langue.
Comme dans une symphonie bien réglée, tous nous conseillent, qui “amicalement”, qui de façon péremptoire, que le salut de notre langue n’est que dans sa transcription en arabe.

Après des décennies de déni, certains affirment que tamazight est la langue de tous les Algériens. La belle hypocrisie ! Ils ajoutent sans rire que “ tous les Algériens sont aujourd’hui arabophones, y compris les berbérophones”. On n’a donc plus besoin du kabyle pour s’entendre et le tour est joué.

Après avoir énoncé toutes les auréoles qu’aura tamazight à s’écrire en arabe, on suggère dans un accès de bienveillance que “ rien n’interdit d’ailleurs de faire appel à d’autres écritures comme le tifinaγ ou même le latin”. Le latin ! Quelle énorme concession ! On oublie de dire que c’est et exclusivement en latin que les berbérisants ont pu entamer l’apprentissage puis la promotion de leur langue et que 14 siècles de colonisation arabe n’a pas produit un seul fascicule dans cette langue.

Ce qui est particulièrement hypocrite, c’est que ces conseillers linguistiques enseignent dans des universités françaises. Et, apparemment, ce qui est bon pour eux qui écrivent et enseignent en français, donc une langue latine, est mortel pour le kabyle.

Il reste donc à convaincre les Kabyles d’enfourcher la longue chevauchée vers le retour aux sources arabes pour qu’enfin le peuple algérien dans son intégralité puisse savourer une harmonie bien méritée.

Tandis que les Syriens revendiquent la langue syrienne, apurée de la sunna et apte à véhiculer leur vécu et leur ressenti. Tandis que les Égyptiens s’accordent à favoriser leur langue vernaculaire contre la langue arabe importée et inopérante, en inventant leur propre langage à travers des néologismes vite assimilés et vite répercutés à travers leur système éducatif, Bouteflika n’a pas trouvé mieux qu’à vitupérer le vocable “Azul ” lors de son discours de Tizi-Ouzou.

Les Kabyles ne veulent kabyliser aucun algérien ; et en retour, ils ne veulent pas devenir arabes. Ils ne sont dupes de rien et surtout pas de l’amour assassin que les naufrageurs de notre langue et de notre culture leur vouent. Leurs intentions sont claires et les circonvolutions langagières ne peuvent les masquer.

Kabylie, le 27 mars 2011

Azru

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