Warda à El Alia et Amrouche même pas à Ighil Ali

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REVUE DE PRESSE (Tamurt) – Elle est de s’interroger sur qui a décidé de cet anoblissement patriotique dans la mort, et sur quelles bases. Ce qui nous amène à l’autre événement. Tandis que Warda Al Djazairia est enterrée sans la moindre objection dans le saint des saints de la reconnaissance éternelle de la patrie, Jean Amrouche, lui, est interdit d’hommage dans son petit village d’Ighil Ali, lequel n’a rien du faste et de la pompe d’El Alia. L’inégalité dans la reconnaissance patriotique est flagrante. Elle nous dit quelque chose qui va au-delà de la simple représentation des individus dans le destin collectif. L’histoire de l’une et de l’autre sont différentes et pourtant, quelque part, semblables.

Warda Al Djazairia est née en France d’un père algérien et d’une mère libanaise. Jean Amrouche est né à Ighil Ali d’un père et d’une mère algériens depuis la nuit des temps. Warda Al Djazairia, qui a baigné dans un milieu nationaliste de l’immigration, a chanté l’amour de l’Algérie dès son jeune âge. En définitive, elle aura vécu en France, au Liban, en Égypte mais peu ou pas du tout en Algérie. Jean Amrouche, quant à lui, a dû suivre ses parents dans un exil économique, ce qui l’a fait grandir à Tunis où il a poursuivi ses études. Puis il s’installe en France ou la revendication des origines berbères lui causera maints déboires. Très tôt sensible au questionnement identitaire, il réalise l’inconfort de la situation coloniale et son retentissement dans l’être profond des individus et des peuples. Warda Al Djazairia, grâce à son talent, s’installe au Caire, capitale d’un monde arabe éclaté, où son algérianité a toujours été préjudiciable à sa volonté, légitime, de prendre la place d’Oum Kaltsoum. Elle baignera dans l’élite artistique et politique, à la fois de l’Égypte et de l’Algérie. Son attachement à l’Algérie est indéniable. Lorsque les rapports entre l’Algérie et l’Égypte se détériorent, comme ce fut le cas lors du match d’élimination de la Coupe du monde de football 2010, sa préférence déclarée pour l’Algérie lui a valu quelques tracas avec les tenants du chauvinisme égyptien. Jean Amrouche, plus réactif que bon nombre de ses compatriotes à l’oppression coloniale, a tenu le pari de s’approprier l’aspect le plus humaniste de la culture du colonisateur – culture imposée par ailleurs –, et de contester le colonialisme. A Paris, ses prises de position explicites en faveur de l’indépendance lui ont valu d’être licencié de l’ORTF où il était journaliste et animateur d’émissions littéraires. Sa proximité à la fois avec le général de Gaulle et avec des dirigeants du FLN le donne comme celui qui aurait été à l’origine des accords d’Evian. Sauf procès idéologique ou carrément mauvaise foi, on ne peut lui contester la qualité de patriote. Tout dans ses écrits ou son action depuis quasiment le début du déclenchement de la Révolution montre son positionnement en faveur de l’indépendance de ceux qu’il appelait «les miens».

Alors pourquoi les autorités d’Alger ou de Bejaïa interdisent-elles à la population d’Ighil Ali de rendre hommage à l’enfant du pays qui a porté ses couleurs à travers le monde ? Warda Al Djazairia est une grande dame. C’est incontestable. C’est une grande artiste aussi. Aucun doute sur son patriotisme, encore que, de façon générale, celui-ci soit difficile à évaluer. La question n’est donc pas pourquoi a-t-elle droit à l’honneur du carré des Martyrs auprès de ceux qui sont censés avoir donné leur vie pour l’Algérie. La question qui me taraude ici est de savoir pourquoi le patriote Jean Amrouche n’a pas, lui, droit à une discrète présence sur la place des Martyrs d’Ighil Ali. Martyr, il en est un. Et de plusieurs causes. Bien entendu le choix de l’emplacement de la sépulture de Warda Al Djazairia est le fait d’une décision politique, ce qui relativise tout critère objectif. De même, le bannissement de Jean Amrouche de son village procède lui aussi d’un choix politique, basé sur l’usage autoritaire du certificat de patriotisme par un pouvoir qui n’a de comptes politiques ou juridiques à rendre à personne.

On a déjà eu l’occasion de dire, à la faveur récente de l’enterrement de Ben Bella au carré des Martyrs, qu’il y avait quelque chose de troublant dans le fait qu’un héros comme Amirouche n’y trouve le repos qu’après avoir en quelque sorte purgé une peine de sûreté dans les caves de la gendarmerie nationale et qu’Abane Ramdane, assassiné et jeté on ne sait où, n’y soit présent que par les lettres de son nom gravées dans le marbre de l’hypocrisie.

Que Warda Al Djazairia s’y trouve, encore une fois, là n’est pas le sujet. Il est dans le décryptage des fondements de ces décisions nulle part écrites, tacites, et pour cela arbitraires. Avec toute l’affection que nous prodiguons à Warda, avec toute la fierté de savoir qu’elle a porté au top les couleurs du pays, il n’en demeure pas moins qu’elle a vécu au Caire dans un environnement social sans doute préservé. Jean Amrouche a achevé sa vie encore jeune et chômeur suite à ses prises de position. Il écrivait dans Le Combat algérien ces vers sans équivoque aucune : «Nous ne voulons plus errer en exil/dans le présent sans mémoire et sans avenir/Ici et maintenant/nous voulons/libre à jamais sous le soleil dans le vent/la pluie ou la neige/notre patrie : l’Algérie» Le fait est que Jean Amrouche, pour patriote qu’il fut, disait en guise d’identité: «J’écris en français mais je ne sais pleurer qu’en kabyle.» Warda, elle, vivait au Caire et chantait en arabe. Qu’y a-t-il de semblable entre eux ? L’amour de l’Algérie et de son indépendance sans doute. Et le goût de l’art peut-être. Qu’y a-t-il de différent ? D’abord, ce n’est pas anodin que l’hommage à Warda soit le fait du pouvoir et à Jean Amrouche celui de la population. Pestiféré, oublié, il ne vit que dans le cœur des siens et l’initiative d’Ighil Ali en est un signe éloquent. Warda, elle, est le symbole de quelque chose de plus sophistiqué : le prestige, le pouvoir. Si elle fait vibrer des millions de gens par sa voix et sa musique, elle demeure inatteignable pour eux, voguant dans une nacelle qu’ils ne peuvent suivre que des yeux. Amrouche, lui, est demeuré ce villageois d’Ighil Ali que les gens affectionnent parce qu’il parle comme eux, pour eux, et, dans le fond, et même si ça n’en a pas l’air, de la même place qu’eux.

Mais les différences fondamentales entre Warda et Jean proviennent de ce à quoi ils renvoient à leur corps défendant. Jean El Mouhouv Amrouche, patriote, renvoie à une Algérie éternelle qui transcende dans la longue durée les langues et les religions qu’elle a subies et qui l’enrichissent sans qu’elle s’y arrête outre mesure. Warda, elle, patriote aussi, renvoie à cette séquence de l’histoire qui voudrait que, dans le feu panarabe de la décolonisation nasserisée, l’Algérie soit non plus la mère patiente de l’éternel Jugurtha mais une vague province égyptienne sur la carte de l’affliction.

A. M.

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