Le testament kabyle

0

{{Promesses d’Avril}}

Voici Avril ! Revoilà le Printemps qui revigore l’irréfragable pulsion de vie qui anime le genre humain et ce depuis l’aube des temps. Un printemps en chasse un autre. Non sans déteindre de renouveau de ses couleurs naturelles chatoyantes et verdoyantes comme l’espoir qui anime le cœur des hommes et exhaler, de nouveau, ses parfums enivrant et vivifiants pour stimuler de plus belle leur instinct de vie dans leurs sociétés communes sous toutes les latitudes et longitudes de la Terre.

Pour les Kabyles, la date historique du 20 Avril revêt un sens bien plus profond, elle se confond intimement avec son long cheminement fait de luttes pacifiques mais déterminées et d’espoirs entêtés dans la quête permanente de sa liberté.

Un certain 20 avril 1980 en effet, l’âme kabyle près de trois fois millénaire, dans un fabuleux élan de communion populaire sans précédent jaillissait de sous les tombeaux du silence, les calendes de l’oubli et du règne du mépris, dans lesquels la bêtise humaine avait, un instant, cru enfermer à jamais sa sépulture encore vivante. Le soulèvement se fit accompagner d’un cri tellement strident pour déchirer le voile du silence, comme pour soulager l’atroce douleur de cet accouchement de délivrance, qu’il fut entendu, pour la première fois, sur la scène internationale ébahie. C’est « le printemps berbère », le printemps de la renaissance de toutes les espérances. Les espoirs des affligés, des opprimés, et des damnés pour revendiquer l’affirmation des droits d’existence et de vie de leur peuple amazigh ; aspirations sempiternellement contrariées ou sciemment fourvoyées dans les méandres de tant de siècles obscurs.

D’un rythme quasi-cyclique, après chaque décennie, une nouvelle génération de Kabyles reprend le relai à bras le corps pour se réapproprier à son tour ce testament dont l’histoire semblerait indubitablement lui renouveler le serment, intimement inscrit à même sa mémoire collective. La génération de Kabyles de 2010 emmargera elle aussi de son estampille, juste à coté de celle fraichement sanguinolente gravée à même les murs de Kabylie par les 128 martyrs du « printemps noir » 2001, une emprunte juvénile et triomphante, comme pour prendre une belle revanche sur le cours du temps qui passe.

Pour ce XXXème solstice « primavérile », le peuple kabyle a à négocier un grand rendez-vous avec son histoire régionale. Cela ne signifie pas seulement que ce peuple, issu de la branche amazigh multimillénaire, aura à étrenner une nouvelle année de son existence, une de plus qui prolongerait d’autant les douleurs de ses meurtrissures, les langueurs des ses souffrances, du chapelet des épreuves de sa longue et impassible passion, mais aussi et surtout, l’éclat particulier que ne manquera pas de revêtir ce « trentième printemps » viendra lui rappeler qu’il n’a pas intérêt à rater ce rendez-vous capital, sans cesse renouvelé, avec l’Histoire. Une nouvelle étape chargée de nouveaux défis s’en suivra, il saisira une autre chance d’accomplissement de ses légitimes aspirations nationalitaires ancestrales, bercées au rythme des siècles.

{{Le message des Kabyles}}

Les péripéties subies par le peuple kabyle constituent vraiment une histoire sans pareille. L’histoire singulière d’une nation persistante mais dont le processus d’incubation n’a jamais pu atteindre le stade ultime permettant enfin son éclosion à l’existence. Un idéal historique que les impondérables ribambelles de tribulations, l’acharnement de l’adversité des éléments, des événements et l’ironie des circonstances ont de tout temps contrarié.

Voici en effet un peuple dont la spécificité identitaire ne se confond avec aucun ensemble civilisationnel particulier, ni oriental ni occidental, et qui ne se revendique dépositaire ou porteur d’aucun testament religieux pour l’Universel, mais qui aujourd’hui, subrepticement, émerge des limbes d’une histoire longue de près de trois millénaires que l’implacable érosion du temps ne permet à aucune mémoire humaine d’en embrasser le souvenir de toutes les péripéties qu’il a subies.

Avec un incorrigible entêtement, le peuple kabyle nous semble parfois vouloir capricieusement s’amuser à survivre à l’effondrement de tant de civilisations des Hommes qu’il a vues naitre, croitre, décliner et défiler sur son propre sol ou dans son voisinage immédiat au sein du bassin méditerranéen, en continuant inlassablement, obstinément à leur sur-exister ! Cependant, le peuple kabyle a de tout temps employé son profond génie à s’intégrer harmonieusement et résolument dans la contemporanéité conjoncturelle du moment chaque fois réinitialisée, en se ré-ancrant pleinement dans son présent contextuel mais sans jamais être tenté à compromettre sa personnalité ou à hypothéquer ses valeurs identitaires spécifiques. Ce faisant, il a fini par demeurer, cumulant ainsi un richissime héritage socio-culturel, linguistique et civilisationnel multiforme qui s’étale sur des siècles de temps et des pans entiers de civilisations anciennes, auxquelles il a pourtant grandement contribué. A cet égard, le sociologue Pierre Bourdieu considère que la société kabyle s’est mue en un véritable conservatoire du conscient et de l’inconscient méditerranéens et son apport civilisationnel constitue aujourd’hui une réalisation paradigmatique déterminante de la tradition méditerranéenne dans ses multiples substrats. En effet, son histoire se trouve naturellement imbriquée avec celles des peuples méditerranéens riverains. Sa culture et sa langue, sans cesse renouvelées, portent aujourd’hui les influences de plusieurs cultures, grecque, phénicienne, latine, arabe, française… L’inverse est tout aussi vrai.

Pour saisir d’emblée les raisons objectives qui pourraient nous éclairer sur l’énigme que suscite la permanence sociolinguistique unitaire et quasi-intemporelle du peuple kabyle, on est amené à préconiser que la nation kabyle porterait en son sein même, comme incisé dans le tréfonds de sa mémoire, un patrimoine identitaire et une conscience collective tellement denses, tellement entremêlés au Temps dans un inextricable enchevêtrement, et qui se traduirait par une insatiable, aspiration d’émancipation consubstantielle à son peuple. Cet héritage est d’autant plus ardent, d’autant plus irrépressible que la nation kabyle n’a de cesse, et de tout temps, été la cible de prédilection de toutes les agressions extérieures, de toutes les dominations qu’elle a du subir des diverses puissances étrangères que ses accueillants rivages connurent au fil des siècles. Ainsi, ni les innombrables facteurs d’adversité auxquels elle fut confrontée, ni les criminelles agressions que lui imposèrent brutalement les tragiques bouleversements historiques qu’elle a connus, ni les tumultueuses et impétueuses tempêtes de l’Histoire auxquelles la nation kabyle dut faire face au cours des âges ne parvinrent à avoir raison ni de sa cohésion et de son unité, ni ne purent jamais anéantir définitivement en son peuple cet impénitent souffle de vie communautaire qui l’anime et qui le caractérise dûment depuis plus de deux millénaires.

Le peuple kabyle, doté d’une vertu de persistance peu commune, animé d’une impressionnante facilité d’adaptation à toute épreuve et un pouvoir de survie dans un environnement souvent caractérisé par une extrême hostilité, recèle en son sein une grande capacité de résistance face à la pire des implacables adversités, qu’elles soient d’origine endogène ou exogène. Pour contrer les perpétuelles agressions dont il a été de tout temps la cible, le peuple kabyle a toujours su développer en son sein les forces morale et physique nécessaires et initier des mécanismes originaux de prémunition spontanée afin de protéger efficacement sa société d’un irréversible processus de dissolution, en réussissant toujours à maintenir indemne sa cohésion sociale. C’est ainsi qu’il put sauvegarder ses valeurs identitaires ancestrales en parant à tous les périls déstructurants que la loi de la nature mais aussi les dominations étrangères hégémoniques successives lui imposèrent et qui, chaque fois, le stigmatisaient dans son intégrité même.

Ainsi, ces assauts attentatoires récurrents au lieu de le fragiliser, avaient paradoxalement contribué grandement à le renforcer, à consolider encore plus le socle de son entité et endurcir davantage sa ténacité. L’adversité quasi permanente dans laquelle il a muri a en effet fini par induire dans son sein, comme par sécrétion hormonale invétérée, une impressionnante capacité de résistance à toute épreuve. Le peuple kabyle dispose ainsi d’une faculté de ressourcement permanent qui lui permettrait de triompher toujours au dépend de ses adversaires du moment ou ses ennemis conjoncturels qui attenteraient à sa liberté. Il put réussir à maintenir une cohésion sociale efficiente qui se traduit aujourd’hui à travers une profonde homogénéité socio-culturelle et une remarquable unité sociolinguistique, entretenue plus d’une vingtaine de siècles durant.

{{Pour l’émergence d’un Etat Kabyle}}

Quel sens accorder alors à la persistance du peuple kabyle aujourd’hui ? Et quel serait son apport concret, sa contribution efficiente du point de vue de l’accomplissement de l’Histoire ? Si ce peuple autochtone de l’Afrique du Nord, appartenant à la grande famille amazigh, a d’une part constamment refusé de se fondre irréversiblement parmi les divers peuples ayant envahi l’Afrique du Nord au cours de l’Histoire (et pourquoi ?) et si, d’autre part, il ne se prétend dépositaire d’aucun testament sacré ni détenir le privilège d’aucune religion, de quel idéal s’estimerait-il alors porteur pour l’Humanité ? Quel message civilisationnel entend-il délivrer aujourd’hui l’Universalité ? Dans quelle mesure l’efficience de cette transmission mémorielle synergique pourrait-elle être matériellement et techniquement envisagée ? Quel instrument institutionnel devra-t-il se donner pour lui permettre d’accomplir efficacement son idéal ? Qu’est ce que le peuple kabyle attend-t-il au retour de la part la communauté internationale avec laquelle il compte bien partager interactivement le même destin ?

Voici quelques questions fondamentales auxquelles non seulement les Kabyles, mais aussi et surtout les sociologues, les ethnologues et les anthropologues devraient tenter d’apporter des réponses rationnelles pour mieux aider les Kabyles eux-mêmes à appréhender objectivement, rationnellement leur destin et le sens réel à donner à leur singulière odyssée dans l’Histoire que d’aucuns, avec une insoutenable légèreté, sans doute à cours d’arguments, crurent l’expliquer par le concept aussi réducteur qu’erroné de « mythe kabyle » ?

Le peuple et la nation kabyles en effet, ont pu donner naissance ou ont accueilli en leur sein tant d’illustres penseurs, hommes de science et du savoir, du monde de la culture et des arts que ces modestes lignes ne sauraient suffire pour les épuiser leur énumération. Les valeureux fils de Kabylie ainsi que ses illustres hôtes à travers les temps ont grandement contribué et qui continuent avec persévérance jusqu’à ce jour à s’impliquer toujours plus, résolument, consciencieusement, que ce soit chez eux en leur patrie ou partout où ils se trouvent accueillis dans les sociétés du monde civilisé, à redoubler d’imagination pour asseoir concrètement les hauts idéaux de paix, de justice, de concorde, de tolérance, de progrès et du bien être au service de toute l’Humanité dans son ensemble.

Ainsi pour le conforter dans la déterminante voie civilisationnelle, que le peuple kabyle s’est souverainement tracée et pour lui permettre d’accroître davantage l’efficience de son apport, de sa contribution à la promotion et la consolidation des valeurs universelles favorables à la biodiversité, il n’aspire aujourd’hui qu’à une symbolique reconnaissance solennelle du monde civilisé. Celle-ci lui prêtera le soutien moral et politique, dont il a cruellement besoin dans l’accomplissement de son destin historique de l’édification de son propre ETAT protecteur dont il estime sa patrie, la Kabylie, être légitimement digne, à la mesure des sacrifices qu’elle a impassiblement, consciencieusement consenties pour préserver de l’érosion du temps de sa langue et sa culture, enrichissant ainsi la diversité du genre humain.

{{Dahmane At Ali,

Pise, le 01 Avril 2010}}

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here