KABYLIE (TAMURT) – Plus de 2 000 candidats en Kabylie aux élections locales ont vu leur candidature rejetée par l’ANIE, dont 600 cas rien qu’à Tizi Ouzou. Si les services de sécurité évoquent des antécédents judiciaires pour justifier le rejet de la candidature de certains militants politiques, dans la plupart des cas ils mentionnent seulement un « comportement politique incompatible avec les lois de la République ».
Aucune explication précise n’est avancée par les autorités algériennes pour expliquer la raison exacte de ces rejets massifs. Selon nos informations, certains candidats du FFS et du RCD seraient soupçonnés de liens avec la mouvance indépendantiste kabyle.
« Les services de renseignements savent que les indépendantistes kabyles qui militent dans la clandestinité sont infiltrés jusque dans les hautes institutions algériennes et se cachent souvent derrière d’autres mouvements ou partis politiques en Kabylie. Ils ont du mal à les démasquer, c’est pourquoi ils soupçonnent tout le monde et sont dans une sorte de paranoïa », nous fait savoir un officier des renseignements de la police à Tizi Ouzou.
« C’est vrai que certains activistes du FFS, du RCD et d’Assirem sont à vrai dire des activistes kabyles, mais pas autant que la police politique algérienne le pense. Les indépendantistes en Kabylie, dans leur majorité, ne l’affirment pas, mais ils sont très nombreux et sont même présents dans les rangs des services de sécurité, dans la justice… Nous avons même un député », ajoute notre interlocuteur.
Ce dernier affirme que les services de renseignements algériens ne maîtrisent pas la situation en Kabylie et n’arrivent toujours pas à obtenir des informations sur les indépendantistes. « Ils sont nombreux et invisibles », aurait écrit récemment un haut responsable de la police à sa hiérarchie dans un rapport périodique, révèle notre source.
Idir Yatafen



Plus de 2000 candidatures rejetées, dont 600 à Tizi Ouzou, et tout cela au nom d’un mystérieux comportement politique incompatible avec les lois de la République. Quelle magnifique démonstration de démocratie! Quand un régime est incapable de justifier ses décisions, il invente des catégories aussi vagues que pratiques: elles permettent de sanctionner n’importe qui sans avoir à démontrer quoi que ce soit.
Le plus révélateur, c’est cette obsession du pouvoir algérien pour les indépendantistes kabyles. À force de les imaginer partout, dans les partis politiques, les institutions, la justice et même les services de sécurité, le régime finit par avouer indirectement ce qui l’inquiète le plus: il ne contrôle ni les consciences ni l’attachement des Kabyles à leur identité et à leur liberté.
Et il y a une raison à cette peur : l’indépendantisme ne se résume pas à une carte de membre, à un slogan ou à une déclaration publique. On peut être profondément attaché à la Kabylie, défendre sa langue, sa culture, ses intérêts et son droit à décider de son avenir sans nécessairement afficher une étiquette politique. Il serait donc absurde de prétendre que tous les Kabyles sont indépendantistes, mais tout aussi naïf de croire que la répression administrative suffira à faire disparaître les aspirations nationales d’une partie importante de la population.
Le plus ironique, c’est que le régime, en voulant traquer les indépendantistes partout, risque de transformer chaque injustice en argument supplémentaire en faveur de l’indépendance. Exclure des candidats sans explications précises, c’est remplacer le débat politique par le soupçon. Et lorsqu’un pouvoir considère qu’une opinion politique constitue en elle-même une menace, il ne démontre pas sa force: il révèle sa peur de la confrontation démocratique.
Quant à la solution de nos chers stratèges d’Alger, elle semble d’une simplicité désarmante: puisque les indépendantistes seraient partout, pourquoi ne pas emprisonner toute la Kabylie? Au moins, les statistiques seraient plus faciles à établir!
Blague à part, ce serait le meilleur moyen de confirmer que le problème du régime n’est pas seulement un mouvement politique, mais une population dont il redoute la capacité à penser, à choisir et à revendiquer ses droits.
Un régime peut interdire des candidatures, fermer des locaux, poursuivre des militants et remplir ses prisons. Mais il ne peut pas décréter l’adhésion d’un peuple, ni emprisonner éternellement une aspiration politique.
À force de vouloir démontrer que la Kabylie lui appartient, le pouvoir algérien risque surtout de démontrer pourquoi tant de Kabyles veulent décider eux-mêmes de leur avenir.