La Kabylie ou le nécessaire changement d’ère

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Belkacem Lounès
Belkacem Lounès

CONTRIBUTION (DR BELKACEM LOUNES) – En vue des « élections » législatives en Algérie prévues pour le début du mois de juillet prochain, les candidat-es censés représenter la Kabylie se bousculent pour tenter de décrocher un siège à « l’assemblée populaire nationale » algérienne. Il y en a qui sont candidat-es au nom de leurs partis politiques et d’autres, la majorité, font partie de groupes dits « indépendants ». Les uns et les autres tentent de nous convaincre, mais visiblement sans y croire eux-mêmes, qu’il faut participer à ces « élections » car expliquent-ils, « la politique de la chaise vide, ce n’est pas bien », qu’il vaut mieux « eux » à l’assemblée algérienne plutôt que « n’importe qui » et que cette fois-ci les choses seront différentes. Mais aucun de ces candidat-es ne parvient à nous convaincre en quoi lui/elle va pouvoir faire mieux que ses prédécesseurs.

De notre point de vue, leur démarche manque d’honnêteté car ces candidat-es savent ce que tout le monde sait : Ce pseudo-scrutin ne sera ni sincère, ni bénéfique pour le peuple. Au contraire, il aura des effets négatifs pour la Kabylie et même pour l’Algérie. Pourquoi les candidat-es manquent d’honnêteté ? Parce qu’ils/elles tentent de nous faire croire qu’il y aura « élection », c’est-à-dire un moment solennel où les élu-es seront choisis en toute liberté et en toute transparence par les citoyens-électeurs avertis. Or, cela ne s’est jamais produit en Algérie et cette fois-ci aussi, les conditions d’une véritable élection ne sont pas réunies. Parmi ces conditions, citons-en une seule, la liberté : les citoyens comme les candidat-es devraient pouvoir, sans crainte de représailles, s’exprimer, se réunir, manifester, circuler en toute liberté et sécurité. Or les libertés sont gravement bafouées, particulièrement en Kabylie. Quand des personnes sont arrêtées pour un simple « like »,
comment peut-on imaginer interroger un candidat-e ou exprimer une opinion publiquement sans risques ? Et comment dans ces conditions, mener une campagne électorale ? comment l’électeur peut-il être informé et échanger avec les candidat-es afin de mieux comprendre et de pouvoir faire son choix en connaissance de cause ? Et on voit bien que les candidat-es eux-mêmes pratiquent l’auto-censure et usent de discours vagues et sans consistance, sans jamais aborder les sujets qui préoccupent les Kabyles. Par peur du régime ou pour lui plaire, certains candidat-es poussent même le zèle jusqu’à dire qu’ils sont candidat-es par « amour pour l’Algérie », tout en évitant de prononcer les mots « Kabyle » ou « Kabylie ».

Un-e candidat-e à une élection est censé porter les préoccupations majeures des citoyen-nes qu’il souhaite représenter. Mais les candidat-es kabyles passent à côté des problèmes cruciaux que vit la Kabylie : les arrestations et les détentions arbitraires, les condamnations à la peine de mort sans procès équitables, les rafles, les persécutions, l’ISTN, le bannissement, la spoliation des ressources naturelles sans consentement, ni même la consultation des populations concernées comme dans le cas de la mine de Tala-Hemza, la dégradation de l’environnement, la militarisation-policiarisation des territoires et de la société, l’étouffement social, culturel et économique de la Kabylie, etc. Si les candidat-es de la Kabylie ne peuvent pas évoquer ces sujets durant leur campagne électorale et que les citoyen-nes ne peuvent pas les questionner sur ces mêmes sujets, cela signifie qu’il n’y a pas de campagne électorale. Et demain, lorsque ces candidat-es seront élus, ils seront de la même façon, bâillonnés à l’intérieur même du parlement algérien.

Ajoutons à cela, l’absence de liberté de la presse, de liberté d’association, de réunion, de manifestation, qui font qu’il n’y a pas de débat démocratique et donc pas de campagne électorale et donc au final, il n’y a pas de vraie élection. Cette fausse élection n’a donc aucun sens, ni aucun intérêt pour la Kabylie. Au contraire, participer à ce faux scrutin renforcera le régime algérien en le cautionnant et en lui donnant une légitimité qu’il ne mérite pas. Et les abus vont se poursuivre… Il faut cesser de participer à ce jeu anti-démocratique, anti- social et sans fair-play politique.

Par ailleurs le droit même de voter est violé : En Kabylie comme à l’étranger, les autorités algériennes refusent à des personnes, hors de tout cadre légal, de leur délivrer les documents d’identité (passeport ou carte d’identité) nécessaires à l’acte de vote. De même, des candidat-es ont vu leur candidature rejetée par l’administration de façon totalement arbitraire. Des organisations politiques kabyles qui souhaitent limiter leur champ d’action uniquement au territoire de la Kabylie sont interdites, les militants des organisations autonomistes ont été arrêtés, condamnés et emprisonnés, le mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie a été déclaré « organisation terroriste » de façon injuste et sans fondement légal. Ces pratiques sont illégales, anti-démocratiques et contraires aux normes internationales relatives notamment aux droits civils et politiques et aux droits des peuples. Quand les droits et les libertés sont aussi massivement et systématiquement piétinés, cela signifie que le système est totalitaire et le rôle de tout citoyen intègre est de le combattre et non de le cautionner ou de le servir.

C’est d’ailleurs pour dénoncer les crimes, le racisme, les discriminations et les abus de toutes sortes mais aussi pour dénoncer l’ethnocide rampant contre le peuple kabyle, que les Kabyles ont toujours rejeté majoritairement les scrutins nationaux algériens. Depuis 2019, le rejet des votes nationaux algériens est devenu quasi unanime en Kabylie. Tant que l’État algérien ne cesse pas ses agressions contre le peuple kabyle et tant qu’il n’ouvre pas une nouvelle ère pour ses relations avec la Kabylie, fondée sur le droit international, avec l’accompagnement des Nations Unies, toute candidature kabyle dans une élection algérienne dessert les intérêts de la Kabylie.

Et dernier point, il faut cesser de fonctionner avec le logiciel algérien car celui-ci est conçu et imposé pour servir les intérêts de l’État arabo-islamique algérien. Ni les Kabyles, ni les autres Amazighs ne sont pris en compte dans ce logiciel qui vise à les soumettre avant de les faire disparaitre en tant que peuples distincts, non-arabes, autochtones sur cette terre nord-africaine de Tamazgha. La répression brutale qui s’est abattue particulièrement sur la Kabylie au cours des 7 dernières années, nous a ramenés des décennies en arrière en matière de droits et de libertés. Elle a fait la chasse à l’expression publique, elle a interdit les idées innovantes et les a même criminalisées. C’est une grave et inacceptable régression qui veut empêcher les Kabyles de réfléchir par eux-mêmes et pour eux-mêmes. C’est ce qui explique le vide des discours politiques des candidat-es à cette pseudo-élection.

Aujourd’hui, il n’est plus possible de permettre à des « représentants » de la Kabylie, de continuer à jouer contre leur camp. Quelle que soit la force de l’adversité, les Kabyles doivent avec courage, changer radicalement leur mode de pensée et leur stratégie. Le peuple kabyle a besoin de s’affirmer et de s’affranchir pour exister en tant que peuple distinct et à part entière. Le peuple kabyle doit refuser toute domination et protéger ce qu’il lui reste de territoires, de ressources et de patrimoine. Sans aucun sentiment raciste envers ceux qui se définissent comme Arabes, il est urgent de cesser de penser la Kabylie comme une région d’Algérie et de penser le peuple kabyle comme « un particularisme » ou un sous-peuple du peuple arabe algérien. La Kabylie est un pays, c’est le pays du peuple kabyle, tamurt n-iqvayliyen, doté de sa langue, de son histoire, de sa culture, de ses traditions et de sa spiritualité qui puisent leurs racines dans les millénaires passés. Et ce territoire et son peuple, tout comme les autres territoires et peuples amazighs, doit disposer de ses compétences souveraines et défendre ses intérêts, ses positions et ses relations avec les Etats et d’autres parties prenantes, sur la base des principes de bonne gouvernance et du droit international.

Il est urgent pour les Kabyles de s’assumer et d’assumer clairement leur ambition existentielle et de proposer à l’Etat algérien et au reste du monde, leur solution de sortie de crise qui respecte leurs droits fondamentaux mais sans volonté de nuire à l’Etat algérien. Il est vital pour la Kabylie de sortir du statu quo actuel qui n’est ni vivable, ni viable et aller vers un projet fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, conformément au droit international.

Belkacem Lounes
1/06/2026

. Membre du Congrès Mondial Amazigh
. Ancien expert auprès des Nations Unies et de la Commission Africaine des droits de l’homme et des
peuples, de l’Union Africaine

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