« L’école algérienne est un instrument d’assimilation, notre projet est celui de l’émancipation » Lyazid Abid, président de l’URK

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Lyazid Abid,
Lyazid Abid

KABYLIE (TAMURT) – À la suite du rétropédalage du ministère de l’Éducation nationale algérien, qui a annulé in extremis les réformes adoptées fin juillet concernant les programmes et les coefficients scolaires, nous avons interviewé le président de l’Union pour la République Kabyle (URK) pour connaître sa réaction. Pour lui, cette crise n’est que le symptôme d’un système irréformable, incapable de répondre aux aspirations de la Kabylie.

Le ministère de l’Éducation nationale algérien vient d’annuler les réformes qu’il avait lui-même promulguées le 28 juillet dernier. Comment analysez-vous ce brusque retour en arrière à la veille de la rentrée scolaire ?

Ce rétropédalage n’est ni un accident de parcours ni une surprise. C’est la démonstration éclatante de l’improvisation et de la faillite managériale du pouvoir d’Alger. Décider au cœur de l’été de bouleverser les volumes horaires, les matières fondamentales et la place des langues, pour finalement tout annuler sous la panique quelques semaines plus tard, prouve une chose : ce secteur n’est pas géré selon des critères scientifiques ou pédagogiques, mais au gré de querelles de clans et d’équilibres bureaucratiques opaques. Mais ne nous y trompons pas : célébrer l’annulation de ces mesures comme une victoire serait un leurre. L’ancien système rétabli en urgence est tout aussi dévastateur que les réformes avortées.

Vous estimez donc que, réformes ou pas, le système éducatif algérien reste fondamentalement sinistré ?

Absolument. Annuler des arrêtés ministériels ne répare pas une machine cassée depuis des décennies. Les infrastructures tombent en ruine, les classes sont surchargées, les enseignants sont méprisés, précarisés et privés de toute liberté pédagogique. On impose aux élèves un bourrage mémoriel qui étouffe le sens critique et l’esprit d’initiative. Surtout, cette école a une vocation politique précise : elle n’a jamais été conçue pour émanciper les esprits, mais pour formater des sujets dociles à travers une idéologie univoque et rétrograde. C’est une institution en faillite morale et académique.

En quoi cette situation heurte-t-elle spécifiquement le peuple kabyle ?

Pour la Kabylie, ce système ne représente pas seulement une régression pédagogique, c’est une agression existentielle. Depuis 1962, l’école algérienne sert de levier à une politique d’assimilation et de dépersonnalisation méthodique de notre peuple. Regardez ce qu’ils ont fait de la langue Tamazight. Elle a été reléguée au rang de matière facultative, dispensée dans des conditions misérables, sans moyens, sans coefficients réels, simplement pour servir d’alibi cosmétique. Plus grave encore, les programmes imposés injectent un dogmatisme moral et religieux en totale contradiction avec les valeurs traditionnelles de la Kabylie, qui reposent sur la laïcité du village, la liberté de conscience et l’égalité. On apprend à nos enfants à mépriser leur propre histoire et leur propre identité. Ce n’est pas notre école, mais un instrument de négation.

Vous plaidez pour la rupture totale plutôt que pour des réformes de l’intérieur. Si la Kabylie accédait à sa souveraineté, quel modèle éducatif porterait votre mouvement ?

Notre projet ne vise pas à replâtrer l’existant, mais à bâtir une école kabyle moderne, républicaine et universelle, pensée par et pour la Kabylie. Ce projet repose sur quatre piliers fondamentaux. Le premier, c’est la souveraineté linguistique. Notre langue, Taqbaylit, sera la langue officielle et le vecteur premier des apprentissages dès le cycle préscolaire. Nos enfants cesseront d’apprendre dans un idiome qui leur est étranger à la maison. Ils apprendront les sciences dans leur langue maternelle.

Le second pilier est la laïcité stricte de l’enseignement. Le sanctuaire scolaire doit être totalement séparé du dogme religieux. L’école doit enseigner la rationalité, l’esprit d’analyse, l’éthique civique et l’égalité absolue entre les femmes et les hommes. La foi relève de la conscience individuelle, le savoir relève de la collectivité.

Le troisième pilier, c’est un plurilinguisme d’ouverture mondiale. Dès le cycle primaire, les grandes langues scientifiques et internationales, notamment l’anglais et le français, seront enseignées de manière rigoureuse pour connecter directement notre jeunesse à l’innovation, à la recherche et aux marchés internationaux, sans aucun complexe ni filtre idéologique.

Enfin, nous prônons la décentralisation et la modernisation pédagogique. L’école doit être connectée aux réalités locales, écologiques et technologiques de la Kabylie, débarrassée du centralisme jacobin d’Alger.

Propos recueillis par Arezki Massi

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