KABYLIE (TAMURT) – Le 25 juin 1998, au détour d’un virage de Thala Bounane (Ath Dwala), en Kabylie, les balles de la haine tentaient de faire taire un homme. Vingt-huit ans plus tard, la voix de Matoub Lounès résonne toujours avec la même force brute dans les montagnes du Djurdjura et bien au-delà. Plus qu’un chanteur, le « Rebelle » demeure le symbole indomptable d’une Kabylie debout et le martyr d’un combat sans concession pour la liberté. Visionnaire, sa pensée politique a évolué au fil des désillusions et des répressions successives subies par sa Kabylie natale, jusqu’à briser un tabou lors d’un concert mémorable au Zénith de Paris, en évoquant l’idée d’une « République kabyle ». En introduisant l’idée d’un destin séparé ou autonome de l’Algérie, Matoub avait opéré une rupture idéologique majeure dans le combat politique de la Kabylie.
L’un des traits caractéristiques du parcours artistique et militant de Matoub est qu’il a mené un combat de front contre deux totalitarismes : un combat simultané contre l’hydre islamiste et le régime militaire algérien. Défenseur farouche de la laïcité, de la démocratie et des droits des femmes, Matoub était une cible privilégiée des intégristes islamistes, qui l’enlèveront en 1994. Il sera libéré après une mobilisation sans précédent en Kabylie. Pour le barde de Taourirt Moussa, le fanatisme religieux était l’antithèse absolue de la culture berbère, tolérante et humaniste. Parallèlement à son combat contre les fous d’Allah, Matoub dénonçait la répression et la corruption du régime d’Alger, qu’il qualifiait comme une dictature militaire corrompue. Il fustigeait l’idéologie arabo-musulmane de l’État algérien qui niait l’identité originelle de l’Afrique du Nord. Ce régime a déjà essayé de l’assassiner dans le sillage de la révolte d’octobre 88.
En effet, le 9 octobre 1988, à Ain El Hammam (Michelet), un gendarme algérien tire à bout portant sur Matoub Lounès. Celui-ci est atteint par cinq balles d’arme automatique, lui fracassant l’intestin et le fémur. Laissé pour mort, il ne doit sa survie qu’à la bravoure des citoyens kabyles qui le transportent en urgence à l’hôpital de Tizi Ouzou, avant qu’il ne soit transféré en France pour subir pas moins de 17 interventions chirurgicales en deux ans. Ce double combat, Matoub l’a pleinement assumé. «Je sais qu’un jour je tomberai entre les mains d’assassins, mais je préfère mourir parmi les miens. Je sais que je fais partie du lot, celui des personnages qui vont être assassinés. Je vais mourir dans un mois ou peut-être deux. Mais une chose est sûre, je combattrai toujours l’intégrisme. Je suis de la race des guerriers, ils peuvent me tuer mais ils ne me feront jamais taire », a-t-il déclaré.
De l’identité amazighe à l’idéal d’une République Kabyle
Si les partis politiques kabyles traditionnels (le FFS et le RCD) sont restés, et à ce jour, profondément ancrés dans le combat national algérien, et que la lutte politique du mouvement identitaire en Kabylie (porté autrefois par le MCB – Mouvement Culturel Berbère) s’inscrivait presque exclusivement dans un cadre national algérien, en se battant pour une « Algérie algérienne », démocratique et plurielle, où la langue tamazight aurait sa place, la pensée politique de Matoub Lounès, quant à elle, a évolué. Il est vrai que son combat premier était la reconnaissance de la langue et de la culture amazighes (tamazight), mais il a évolué au fil des désillusions et des répressions successives subies par la Kabylie. Justement, c’est lors de son dernier concert mémorable au Zénith de Paris, en 1997, que le poète engagé brise un tabou en évoquant publiquement l’idée d’une République Kabyle. « Je préfère dire n’en déplaise à certains, que je suis Kabyle. (…) Ce n’est pas que je rejette les autres. (…) Et ce n’est pas utopique, de dire qu’on voudrait une république de Kabylie. Axataṛ wiyaḍ (car les autres) c’est l’incompatibilité totale, am jenjaṛ i tiṭ (comme l’obscurité pour l’œil », s’est-il adressé à son public. En usant de cette métaphore populaire kabyle, il exprimait l’incompatibilité fondamentale entre le projet d’une Kabylie libre et laïc d’un côté, et une Algérie arabo-musulmane d’un autre côté. C’était le cri du désespoir et d’ambition d’un homme constatant avec lucidité le divorce total entre le pouvoir jacobin algérien et la spécificité kabyle. Pour lui, la Kabylie devait s’assumer, s’autogérer et se protéger face à un État central perçu comme colonisateur de l’intérieur.
Une longueur d’avance sur son époque
L’histoire donnera une forme de résonance posthume à Matoub Lounès. En 2001, à peine trois ans après son assassinat, la Kabylie s’embrase lors du Printemps noir, où plus de 120 jeunes kabyles sont tués par les balles explosives de la gendarmerie algérienne. C’est à la suite de cette énième répression sanglante que naîtra officiellement le premier mouvement autonomiste, réclamant ouvertement un statut d’autonomie à la Kabylie, puis deux mouvements indépendantistes kabyles, le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie et l’Union pour la République Kabyle (URK). Ces mouvements revendiqueront l’exact héritage de la phrase lancée par Matoub au Zénith : « Une république de Kabylie ». Le Rebelle avait, comme souvent, une longueur d’avance sur son époque, dessinant les contours du débat politique qui allait agiter la Kabylie pour les décennies à venir. Vingt-huit ans après sa disparition, le vide laissé par Matoub reste immense, mais son héritage est intact. Il a légué à la jeunesse kabyle une œuvre monumentale, un mélange unique de poésie viscérale et de revendications politiques tranchantes. Ses positions radicales et sans compromis les a payées de son sang. Le 25 juin 1998, il a été lâchement assassiné à Tala Bounane. Le crime est officiellement attribué aux islamistes du GIA, mais pour une immense partie de la population kabyle, l’ombre des services secrets du régime algérien plane derrière cette exécution.
Arezki Massi


