KABYLIE (TAMURT) – Une figure emblématique de la chanson engagée kabyle vient de tirer sa révérence. Ali Ideflawen, de son vrai nom Ali Aït Ferhat, est décédé le 28 juin 2026 à l’hôpital de Tizi Ouzou, en Kabylie, à l’âge de 69 ans, des suites d’une longue maladie contre laquelle il luttait avec courage. Il laisse derrière lui une œuvre monumentale qui a bercé, éveillé et accompagné des générations de militants de la cause identitaire amazighe, de la démocratie et de la liberté. Plus qu’un chanteur, il était l’un des piliers de la chanson revendicative des années 1970 et 1980, une époque où chanter en kabyle était un acte de dissidence politique.
Né le 16 janvier 1957 à Timizart, dans le département de Tizi Ouzou, au sein d’une famille révolutionnaire, car son père était un maquisard de l’ALN, Ali grandit au cœur du majestueux Djurdjura. Son pseudonyme résume à lui seul son ancrage et son idéal : Ideflawen (les neiges). Un nom comme un symbole de pureté, de résistance et de cette Kabylie indomptable qu’il n’a jamais cessé de chanter. C’est à la fin des années 1970, en fondant le groupe éponyme Ideflawen aux côtés de Lhacène Ziani, Lounis Hocine, Zaher Adjou, Ali Termoul, qu’Ali insuffle un vent de modernité à la musique kabyle. En pleine période de chape de plomb politique en Algérie, le groupe choisit la voie de la poésie incisive et de la guitare acoustique. Ali Ideflawen ne chante pas pour divertir ; il chante pour éveiller les consciences, devenant rapidement l’un des porte-voix du Printemps berbère de 1980. « Il fut le porte-voix du groupe Ideflawen qui n’a jamais hésité à chanter publiquement mes textes dans les moments où la censure était monnaie courante et les menaces multiformes à la trace de chaque pas que nous accomplissions », a posté, hier, Lhacène Ziani sur sa page Facebook en hommage à son ami Ali.
Une œuvre mythique : les hymnes de la contestation
L’œuvre d’Ali Ideflawen est une fresque poétique et politique riche de 11 albums, s’étendant de ses débuts jusqu’à son ultime opus Abudali (Le troubadour) sorti en 2018. Ses chansons, portées par une voix chaleureuse, sont devenues des hymnes populaires. Parmi elles, D amahbous di Berrouaguia (détenu à Berrouaguia): une chanson poignante qui résonnait dans le cœur des familles de détenus d’opinion. Ali y dénonçait l’injustice, l’arbitraire et l’enfermement des militants de la cause berbère des années 1980 avec une sensibilité bouleversante. « Gget-iyi abrid ad ɛeddiɣ » (Laissez-moi passer) est un autre hymne à la liberté de mouvement et d’expression, qui a rencontré un succès immense.
L’épreuve de l’ISTN
Les dernières années de sa vie auront également été marquées par les contraintes. En février 2022, dans le cadre de la répression du régime algérien en Kabylie, l’artiste, à l’instar de nombreux kabyles, avait été frappé d’une mesure d’Interdiction de Sortie du Territoire National (ISTN). Cette restriction administrative, dont les motifs n’avaient jamais été officiellement clarifiés, l’avait touché de plein fouet, s’ajoutant aux difficultés d’un quotidien déjà lourdement marqué par la maladie. Cet épisode a soulevé, à l’époque, une vague d’indignation et de solidarité parmi ses pairs et ses nombreux admirateurs, qui y voyaient une atteinte injuste à la liberté d’un symbole culturel majeur.
L’héritage d’un homme humble
Malgré le succès et le statut d’icône que lui conféraient les mélomanes, Ali Ideflawen est toujours resté d’une profonde humilité. Il a traversé les décennies avec la même droiture morale, restant fidèle aux idéaux de sa jeunesse et de sa terre natale. Il a chanté l’exil, la souffrance, mais aussi l’espoir indéfectible de voir sa culture et sa langue briller au grand jour. Aujourd’hui, les neiges du Djurdjura pleurent l’un de leurs plus dignes fils. Ali Ideflawen s’en va, mais sa voix, immortalisée par des décennies de lutte et de mélodies intemporelles, continuera de résonner partout où l’on chante la liberté.
Aksil K.


