Affaire Nezzar : le silence énigmatique du FFS

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Au lendemain de l’annonce par la justice suisse d’une décision historique ouvrant la voie à des poursuites contre l’ancien ministre pour « crimes de guerre », le FFS n’a toujours pas réagi. Seul Samir Bouakouir, ex‑responsable du parti à l’étranger mais suspendu de ses fonctions pour avoir participé à la fronde contre la direction, a commenté la décision du tribunal suisse. « Cette décision vient rappeler brutalement que nul n’échappe à la justice et que la vérité finira toujours par triompher », a‑t‑il estimé ce mercredi, dans une déclaration.
Pourtant, entre le FFS et particulièrement son président, Hocine Aït Ahmed, et l’ex‑ministre de la Défense, les relations ont toujours été à la limite de la haine. Le chef historique reproche à Khaled Nezzar sa responsabilité directe dans l’interruption du processus électoral de 1991, une décision qui a contribué à plonger le pays dans le chaos pendant plus de dix ans. En juillet 2002, à Paris, lors du procès de Habib Souadia, un déserteur de l’armée, auteur du livre La sale guerre, Aït Ahmed et Nezzar ont eu de vifs échanges.

« M. Khaled Nezzar, vous avez fait le coup d’État ! La façon dont tout ça s’est déroulé, c’était un vrai coup d’État. Et c’était une catastrophe […] Nous nous sommes vus avant l’interruption du processus électoral et je vous ai conseillé de le poursuivre, ce que vous m’aviez promis en me donnant votre parole », lui lança Hocine Aït Ahmed, venu témoigner en faveur du militaire déserteur. Réplique du général Nezzar : « C’est vrai que je vous ai rencontré, mais entre nous, il y a un écart… ». « Un fleuve de sang ! », répliqua sèchement le chef du FFS.

Après les événements sanglants du « Printemps noir » en Kabylie, Hocine Aït Ahmed, reçu à la commission des droits de l’Homme à Genève, avait lancé un appel au SG des Nations unies d’alors, Koffi Annan, pour « qu’il se rende en Algérie et qu’il favorise l’envoi d’une commission d’enquête internationale ». « Je demande, au nom des victimes du peuple algérien, au secrétaire général de rendre une visite d’amitié et d’envoyer une commission d’enquête internationale pour faire la lumière sur les événements, condition sine qua non pour rendre justice aux Algériens », avait‑il dit devant des journalistes. Comprendre : Aït Ahmed nourrissait des soupçons sur les auteurs des événements.

Le chef du FFS avait également demandé l’envoi en Algérie des rapporteurs spéciaux de la commission des droits de l’Homme sur la torture, les exécutions sommaires et les disparus. Il avait alors égratigné les généraux. « Le problème d’aujourd’hui n’est pas de changer de président, tant il est vrai que, depuis l’indépendance, ils ont été choisis, limogés, voire tués par les généraux qui les ont choisis ». « Il s’agit d’aller vers la refondation de l’État algérien, un véritable changement de régime », avait‑il déclaré.

En mai 2001, le FFS avait adressé un mémorandum, resté sans suite, au président Abdelaziz Bouteflika et aux généraux Mohamed Lamari, alors chef d’état‑major de l’armée, et Tewfik Mediene, patron du DRS. « Nous ne sommes pas contre l’armée et les services de police. Nous sommes contre le cartel d’une dizaine de généraux qui se sont « bunkérisés » derrière leur pouvoir absolu, qui n’ont pas à rendre de comptes et qui disposent d’une impunité totale », avait dit Aït Ahmed.

Jusqu’à 2006, le FFS, qui a jeté la suspicion sur les auteurs des tueries dans les années 1990 avec la célèbre formule « qui tue qui ? », a maintenu sa revendication d’une commission d’enquête internationale sur les évènements en Algérie. L’actuel Premier secrétaire, Ali Laskri, avait lui aussi réclamé une enquête internationale sur Rabah Aïssat, militant du FFS et président de l’APW de Tizi-Ouzou, assassiné en 2006.

Aujourd’hui, l’affaire Nezzar peut apparaître comme l’aboutissement d’une des revendications du FFS. Pourquoi le parti ne la commente‑t‑il pas ? La direction du FFS attend‑elle, comme c’est souvent le cas pour les dossiers sensibles, les directives du président du parti, Hocine Aït Ahmed ? Le parti serait‑il dans une position inconfortable du fait de sa nouvelle démarche politique, comme l’affirment les contestataires ?

La décision de la justice suisse semble arriver en retard, à un moment où le FFS n’est plus dans une logique de clivage et de confrontation directe avec les décideurs, particulièrement ceux de l’armée. Depuis quelques mois, même le langage utilisé dans les communiqués du parti a changé. Point de références explicites aux militaires, ni à Bouteflika, encore moins aux moukhabarats. Le FFS nouveau est arrivé !