Auteur principal de « l’affaire de la bombe d’Elmoudjahid » de 1975, Smaïl Medjeber met son cœur à nu

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TAMAZGHA (Tamurt) – Les militants de la cause Amazighe sont toujours persécutés par le pouvoir. Ils vivent des moments dramatiques. Surtout les militants qui n’ont jamais courbé l’échine devant les corrompus.

Smaïl Medjeber, un nom qui restera toujours gravé dans le long parcours du combat pour l’identité Amazighe, auteur principal de ce que l’on a appelé à l’époque, « l’affaire de la bombe d’Elmoudjahid » survenue en 1975, met son coeur à nu. Dans un texte rendu public, notre militant des premières heures déplore le manque de soutien de l’entourage des militants, et que contrairement à ce que peuvent penser les autres, les militants de terrain sont loin d’être des nantis. Leur seul richesse est leur droiture et leur insatiable amour pour la liberté et pour la cause amazighe.

Smaïl Medjber a relaté son long parcours parsemé d’obstacles et surtout de déceptions successives. Il a le sentiment d’être oublié par ses compagnons. « Côté pouvoir algérien, une semaine après ma libération qui eut lieu le 5 juillet 1987, suite aux interventions d’organisations internationales de défense des droits de l’homme (la FIDH, Amnesty International, la Commission des droits de l’homme de l’ONU…) et Sa Sainteté, le défunt Pape Jean-Paul II, après avoir échappé à une opération de kidnapping et de disparition programmées avant même ma libération, ce pouvoir dictatorial et corrupteur me proposa argent et logement, en contrepartie de ma soumission et de ma collaboration. Refus catégorique de ma part. J’avais eu la même proposition de la part de l’ancien dictateur Houari Boumediene. Ce que j’avais refusé bien sûr, préférant y être exécuté plutôt que d’accepter ladite proposition », se rappelle-t-il avec fierté de ne pas abdiquer à la surenchère.

« Côté militants, j’ai cru avoir leur adhésion et soutien en fondant une maison d’édition consacrée à la connaissance et à la promotion de la langue et culture amazighe : Tizrigin Yuba Wissin. Certes, c’était aussi une revanche vis-à-vis du pouvoir dictatorial. Mais un autre sacrifice et deux grandes déceptions en plus », dira-t-il avec amertume. La déception est la pire des choses qui puisse arriver aux militants sincères de toutes les causes noble. L’ingratitude aussi.

Les déceptions de Smaïl Medjber sont nombreuses malheureusement. Il n’a cité dans son texte que les plus poignantes. « Première déception : ce projet, j’allais le réaliser en association avec un commerçant aisé qui me promit d’y investir les fonds nécessaires. Il m’abandonna la veille même de la concrétisation légale dudit projet. Je dus le faire seul, même sans moyens aucuns. D’ailleurs un minable magistrat du tribunal de Tizi-Ouzou voulait me priver de mon droit d’exercer une activité commerciale. Ce sera Me Hocine Zehouane et une très gentille jeune dame exerçant au sein de l’Administration du Registre de Commerce National, qui m’y aideront généreusement. Seconde déception : l’absence de lectorat suffisant pour faire survivre au moins une petite et modeste revue ayant pour titre Amazigh Bulletin de Communication, (en abrégé Abc Amazigh). Une revue trilingue : en amazigh, en français et en arabe. Revue qui rendra l’âme en 2001, après 42 numéros. Malgré mes appels au secours, mes SOS désespérés, mon souhait et défi d’avoir au moins un millier de lecteurs pour assurer sa survie. En plus du fait que ce pénible travail, fait seul, de rédaction, d’édition et distribution a épuisé mes dernières forces et aggravé mon état de santé. Ce que me reprocha un ancien militant, par cette remarque : « Tu es fou, Smaïl ! Tu continues encore ! ». », écrira celui qui a pris le courage pour défier le tyran d’Alger, Boukharouba. « Où en est donc la solidarité et le militantisme pour tamazight, la langue amazighe ? Je me pose la question. J’ai consacré, pour cette revue, deux ouvrages : Abc Amazigh, une expérience éditoriale en Algérie (1996-2001), parus à Paris aux éditions Le Harmattan », se demande-t-il. Le message dégage un désespoir et un chagrin très profond. Matoub Lounès a rendu un vibrant hommage de son vivant avec la chanson « Monsieur le président » dédiée aux condamnés à mort des militants de la cause berbère, après l’affaire des poseurs de bombes.

« Mon état de santé nécessite des hospitalisations répétitives. Je viens d’en sortir d’une. A tout cela, s’ajouteront l’obligation de m’exiler suite à l’agression dont j’ai été victime et la menace de mort qui m’a été adressée. Et, des coups et blessures qui ne se voient pas, que je ne peux pas révéler, mais qui me font souffrir. Être militant ne veut pas dire être aisé financièrement, ce que beaucoup de gens pensent de moi, et me regardent comme tel, comme si on me collait une sorte d’icone. Ma seule richesse, à moi, je le rappelle et le déclare haut et fort, ce sont mes convictions et mon engagement cœur corps et âme pour la cause amazighe. Ce que vivent, pareillement ou presque, d’autres militants. Les ex-prisonniers politiques rencontrent quoi qu’il en soit d’énormes difficultés, y compris à gérer leur propre image. C’est pour cette raison que la solidarité de la famille joue un rôle capital, important, primordial, vital. D’où ma grande déception quant l’absence de solidarité de la part de la mienne. Ce que je révèle et dénonce. Ceci n’est pas un cas particulier. Les dures et pesantes conditions de vie post-carcérales sont, hélas, quasiment universelles, notamment par la difficulté de retrouver un travail et des moyens de subsistance. A cela s’ajoutent le regard parfois méprisant et le désintérêt des autres. Surtout l’absence de lien social et affectif, à commencer de la part des proches », écrira avec une sincérité exemplaire Smaïl Mejber.

Il rendra hommage aussi à ses anciens compagnons qui ne sont plus de ce monde et ceux qui souffrent encore comme lui. « Toutes mes pensées aux veuves, orphelins et orphelines de mes anciens compagnons de combat décédés : Mohamed Haroun et Mokrane Roudjane. Egalement à tous mes autres anciens compagnons de combat et codétenus qui ont partagé, ont vécu et vivent encore les mêmes souffrances (mise à part leur relation familiale particulière à chacun) : Hocine Cheradi, Lounès Kaci, Latamen Metref, Lehsène Bahbouh, Mokrane Yennek, Ahcène Chérifi, Ali Chérifi, Rachid Hammiche, Tahar Achab, Amrane Chami, Amrane Chihab, Saïd Imekhlef, Ali Hamadouche, Tahar Hammouche, Ali Chiramik, Salah Agag, Madjid Boumekla, Mohand Hamaz, Brahim Koli et Mouloud Mostephaï. … si j’en oublie, je m’en excuse. Ainsi que, pareillement, à tous les anciens et actuellement détenus politiques d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Lybie, du Niger, du Mali, de Mauritanie, de l’Afrique et du monde ».

Youva Ifrawen

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