De la standardisation de taqbaylit (partie 3/4)

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Professeur Kamel Bouamara

De la standardisation de taqbaylit (Tamurt) – Dans la précédente mouture de cette contribution, je disais que la standardisation de taqbaylit n’est que l’un des aspects de l’aménagement linguistique de cette langue, lequel consiste plus précisément à aménager ou à normaliser le corpus. Son statut juridique constitue un autre débat que nous n’aborderons pas (ou peu) ici.

Que signifie « aménager le corpus » d’une langue, en l’occurrence taqbaylit ? Il s’agit d’intervenir sur cette langue, supposée non encore « aménagée » ou non encore « normalisée », afin d’en tirer finalement une « langue de référence ». Cette intervention, qui doit allier méthode et rigueur, se fera par ailleurs en plusieurs étapes interdépendantes et articulées entre elles et, par conséquent, s’étalera sur une période assez longue.
Contrairement à ce que l’on pense et redoute quelquefois, l’élaboration des normes , qui serviraient de langue véhiculaire dans divers champs (enseignement, communication, politique, religion, …) de la vie sociale des locuteurs de cette langue, ne porterait pas atteinte à ses divers usages oraux et vivants et ne viendrait nullement à bout de ceux-ci. Au contraire, en nous appuyant sur d’autres faits de langue similaires, tout porte à croire que les deux types d’usages linguistiques, à savoir l’oral et l’écrit, fonctionneraient bien en parallèle et se compléteraient sans aucun doute.

De quelques principes généraux d’ordre méthodologique

La présente réflexion repose sur quelques principes de base, dont les suivants :

1. Il convient de capitaliser les efforts de nos prédécesseurs en la matière ainsi que les expériences de l’autre dans le domaine en question. Ainsi, parce que, d’un côté, tout travail ex nihilo conduit le plus souvent son auteur à réinventer la roue et que, d’un autre côté, les expériences des autres peuvent nous procurer des enseignements utiles et pourraient surtout, si l’on s’en informe suffisamment, nous faire gagner du temps – une autre donnée importante pour nous, pour peu que nous sachions l’exploiter à l’avenir, et à bon escient.

2. Cette intervention sur la langue ne doit pas être seulement un « travail de laboratoire ». Il existe bien des choses que les linguistes peuvent faire dans un bureau, sans se soucier des préférences et des aversions des autres usagers de cette langue. Mais, étant également concernés par la vie de leur langue et de son avenir, les spécialistes d’autres disciplines connexes (sciences du langage, sciences de l’Homme, …), les praticiens de la langue écrite (écrivains, enseignants, journalistes, …) et enfin les divers locuteurs ont le droit d’intervenir chacun de leur côté, chacun dans son domaine et chacun à sa façon. Dans tous les cas, sans l’adhésion, forte et motivée, des autres membres de la même communauté linguistique, celle-ci aurait peu de chance d’aboutir.

3. La standardisation de la langue se fait essentiellement au moyen de l’écrit, du moins à un niveau inférieur, tels que l’adoption d’un alphabet usuel, d’une orthographe des mots et celle des phrases, etc. Au niveau supérieur, comme le choix du (ou des) « corpus de référence » et représentatif(s) de la langue en question ou sa large diffusion par le truchement des divers supports et médias, au sein de la communauté des locuteurs, l’intervention d’autres acteurs sociaux (intellectuels, enseignants, écrivains, journalistes, …) serait indispensable.

4. Il convient de bien étudier le rapport qu’il y a entre ces normes à élaborer au cours de cette intervention sur la langue et les divers usages oraux que l’on en fait quotidiennement et d’en évaluer la distance. L’idéal serait que la langue de référence ne s’éloigne pas trop des usages vivants de cette langue. Si cette distance est trop grande, on aboutira à l’élaboration d’une « langue de laboratoire » qui risquerait d’être en total déphasage avec la réalité de la langue en question ; cette sorte d’esperanto serait, par conséquent, rejetée par le reste de la communauté des locuteurs et des usagers. Dans ce cas de figure, on assistera sans aucun doute à un phénomène de diglossie, tel que celui que connaissent déjà certaines langues, à l’image de l’arabe. Et c’est bien à ce phénomène qu’on aboutirait, si l’on voulait « normaliser » en d’un seul coup l’ensemble des variétés amazighes pour en faire une tamazight standard.

En somme, tout le dilemme est là, mais là réside également le gage de réussite et la voie de l’aboutissement de cette intervention. D’un coté en effet, pour avoir quelque chance de parvenir à l’élaboration de ces normes, il est nécessaire de prendre distance à l’égard des divers parlers composant cette langue, lesquels sont par ailleurs caractérisés par la variation à tous les niveaux linguistiques. Mais, d’un autre côté ces normes ne peuvent et ne doivent être puisées que dans ces divers usages oraux.

Comment procéder concrètement pour aller de l’avant dans le processus de la standardisation de taqbaylit et œuvrer dans le sens de parfaire cette intervention?

Ainsi que nous l’avons dit dans les précédentes moutures de cette contribution, le début du processus de cette intervention a été enclenché il y a déjà longtemps. Ce processus continue son cours de nos jours. Cette intervention doit se faire (et se fait déjà) aux différents niveaux que voici:

-Celui de l’alphabet (= phonético-phonologique) ;
-Celui de l’orthographe des « mots » (= unités lexicales) ;
-Celui de l’orthographe des syntagmes et celle des phrases ;
-Celui du choix du (ou des) corpus de référence ;
-Celui de la production d’outils de grammatisation (grammaires, dictionnaires, …).

Chacun sait que le tamazight (i.e. berbère) est « uni dans la diversité » ; ce qui signifie que les divers dialectes amazighs sont divers à la surface et unis en profondeur ; le niveau le plus profond de la langue est ici la morphosyntaxe et le plus superficiel, le phonético-phonologique, entre les deux s’intercale le lexico-sémantique. Ce qui est dit pour le tamazight et ses variétés dialectales est, toute proportion gardée, valable également pour le taqbaylit et les parlers qui le composent.

Le « niveau » de l’alphabet (usuel)

Le niveau phonético-phonologique correspond, au niveau graphique, à celui de l’alphabet usuel. Comme il était déjà dit, c’est à ce niveau que se manifeste plus la diversité (ou la variation) qui caractérise les parlers kabyles. A ce niveau , le plus superficiel, le principal problème qui a été posé a trait à la nature de l’alphabet (usuel, s’entend) à adopter : doit-on adopter un alphabet (plutôt) phonétique, (plutôt) phonologique pour codifier graphiquement non pas seulement les parlers, mais tout le taqbaylit ? L’expérience en la matière, vielle d’un siècle et demi au moins, a fini par trancher aujourd’hui en faveur de ce dernier.
Aujourd’hui, au niveau de l’alphabet usuel, il ne reste à résoudre, de façon définitive et probablement irréversible , que certains « problèmes en suspens », tels que la prise en compte ou non des phonèmes /ṛ/ et /ṣ/ et, depuis récemment, une réalisation phonétique du phonème /b/, à savoir le [ḇ] que d’aucuns assimilent à [v].

NB. L’alphabet usuel actuel de taqbaylit est à base gréco-latine (seuls le « ɤ » et le « ɛ » sont grecs, le reste des graphèmes est d’origine latine). D’autre part, tous les graphèmes de cet alphabet sont des phonèmes en taqbaylit, sauf, d’un côté, le « ṭ » qui est une réalisation phonétique du /ḍ/ et, de l’autre, le « e » que l’on a adopté pour faciliter la lecture des mots et celle des phrases.

Le « niveau » de l’orthographe des « mots », c’est-à-dire des unités du lexique

Comme il été déjà dit (cf. supra), les niveaux ici considérés sont non seulement interdépendants mais également articulés ; cela signifie que les principes adoptés au niveau précédent sont également valables aux autres niveaux , en l’occurrence celui des mots .

Ainsi, certains phonèmes, à l’image de /w/, sont phonétiquement « corrompus », en ce sens qu’ils se réalisent autrement dans certains mots. A titre d’exemple, le verbe (simple) awi se réalise (sauf erreur) partout en Kabylie en [awi], mais dès qu’on change de forme (verbale), ce même verbe se réalise différemment, selon le parler considéré ; à la place de [i/yewwi], par exemple, on trouvera d’autres prononciations , comme : [i/yebb°i], [i/yepp°i], [i/yegg°i]. Autre exemple : rebbi est, par les femmes dans certains parlers, réalisé [repp°i]. Autre exemple : dans la région environnante de Bougie, aḍar se dit [aṭar].

NB. Le but de la manœuvre étant l’élaboration de la ou les « norme(s) » à l’écrit et seulement à l’écrit, il convient bien de faire la distinction entre le taqbaylit à l’oral et le taqbaylit à l’écrit. Il n’est nullement demandé ou recommandé à quiconque de modifier la façon dont il parle couramment taqbaylit-is, s’il ne le souhaite pas. En revanche, à l’écrit, il est recommandé à chacun de noter aḍar au lieu de aṭar ; i/yewwi au lieu de i/yebb°i, i/yepp°i ou i/yegg°i.

La « normalisation » de taqbaylit, à ce « niveau » précis, ne s’arrête pas à l’orthographe des unités du lexique (au sens large), celle-ci ne sert tout au plus qu’à évacuer ce qui est peu ou pas pertinent à l’échelle de taqbaylit. A ce niveau -ci, la diversité ou la variation existe bel et bien et manifeste sa présence, aussi bien au plan de la forme des mots qu’au plan de leur sens (ou signification). Ainsi, il arrive qu’un même « mot », qui a la même signification, se trouve sous deux ou plusieurs formes concurrentes. Exemple : Leqbayel/Iqbayliyen; tabzert et lbezra; amuddur/amiddur/imiddur; urgal/argul; tiyersi/takerrust; tayerza/takerza; … Il en est de même au plan de la signification : à titre d’exemple, le « mot » abbuc, qui fait pourtant partie du lexique fondamental, ne signifie pas dans certains parlers de Tuβiret ce qu’il signifie partout ailleurs ( ?) en Kabylie.

A cela, il faudra ajouter les autres problèmes, tels que la synonymie et l’homonymie. Pour ce qui est de la synonymie, on remarquera que le taqbaylit dénomme un même et seul référent (ou « chose »), par deux ou plusieurs « mots » (synonymes). En voici quelques exemples puisés dans le lexique fondamental : aqcic/aqrur/agrud/ameččuk; aḍajin/bufraḥ/afan/imsisker ; aferruj/igersekkur… Pour ce qui des homonymes, c’est-à-dire deux « mots » dont le signifiant est identique, mais dont les signifiés sont différents, nous citerons les exemples de : iɤil/iɤil (respectivement « avant-bras » et « col ou colline ») ; amur/tamurt, l’un a pour équivalent la « part » et l’autre le « pays »…

On voit bien que les problèmes à traiter à ce niveau sont nombreux et divers. Pour commencer, il convient bien d’exploiter les documents déjà existants et de mener des enquêtes complémentaires sur le terrain pour constituer des « banque de données » lexicales et, par-là même, confectionner des dictionnaires généraux et spécialisés. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut avancer … et faire avancer le processus de la standardisation de taqbaylit.

A suivre…