Fanny Colonna vient de nous quitter.

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Fanny. Une fois sa connaissance faite, on ne pouvait qu’ainsi l’appeler. Prétendre l’évoquer aujourd’hui est au-dessus de mes forces, chaque année d’amitié et il y en eut près de quarante, ne se résume pas. Et pourtant, il le faut… D’abord car il me semble être détenteur d’une mémoire qui ne m’appartient pas seulement. Ensuite parce que j’ai la sensation que les hommages à venir tenteront d’arrondir les angles. Il me faut donc examiner quelques-uns de ces angles.

La presse algérienne m’en fournit d’emblée l’occasion. D’après le très officiel Moudjahid, elle serait « une spécialiste de l’Algérie ». Une technicienne, quoi ! Une sorte de coopérante, comme l’Algérie en a tant reçue. Quant au très démocrate Watan, lui plus généreux, il lui délivre un brevet « d’amie de l’Algérie ».

Or Fanny, étudiante à la Fac d’Alger dans les années 50, s’était engagée en faveur de l’indépendance de l’Algérie, à partir de ses convictions de chrétienne libérale. Et elle en avait la nationalité, c’est-à-dire qu’elle avait accepté l’humiliation de se plier au Code de nationalité adopté juste après la Constitution, par la première Assemblée constituante de 1963 où l’on avait coopté une quinzaine de chrétiens libéraux, (qui naturellement disparaitront des Assemblées ‘’élues’’ suivantes…). Ce Code stipulait qu’était automatiquement « Algérien », le seul « Musulman »… Les chrétiens ont le sens du sacrifice. Les communistes aussi. Je puis en témoigner.

Dans le cas de Fanny, il fut immense, puisque son père fut assassiné par le FLN, dès le début de la guerre dite de « libération ». Le 20 Août 1955, l’ALN-FLN lance sa première offensive militaire. Si l’on peut dire… Car dans l’ensemble du Constantinois, l’épicentre étant Philippeville, entre midi et 15 h, et dans certains endroits même les jours suivants, on massacre au faciès, au couteau, à la hache, éventuellement au pistolet et au fusil de chasse. En quelques heures, dans plusieurs villes, villages et routes, environ 130 personnes exécutées. Le père de Fanny, Jean Reynaud, 47 ans, né lui-même en Algérie, administrateur civil à El Milia, est mitraillé « sur la route alors qu’il revenait de superviser l’évacuation d’une quinzaine d’Européens assiégés dans la mine de fer de Sidi Marouf ».(1)

Longtemps les amis de Fanny n’en sauront rien. Longtemps, pour ses propres enfants le sujet fut tabou.

Mais quand en 2007 je terminai mon dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire » dont le premier épisode était consacré à cet événement, je sentis que Fanny, me remerciant de ce film, allait devoir replonger dans cette histoire depuis si longtemps occultée. De fait, elle fut mon premier soutien. Le seul vrai soutien, certes non public, les intellectuels algériens « progressistes » et « contestataires », eux s’employant aussi vite que possible à interpréter la Voix de leur Maître, ce pouvoir algérien qui interdit le film et ce jusqu’à aujourd’hui. Les meilleurs n’allant pas au-delà de la réclamation de liberté d’expression.

Par la suite, Fanny accepta de parler longuement à Roger Vétillard qui préparait le seul ouvrage sérieux sur la question « 20 Août 1955, dans le Nord-Constantinois, Un tournant dans la guerre d’Algérie », tant le sort tragique de son père la préoccupait de plus en plus.

Croyant que Fanny avait besoin d’encouragements pour se lancer dans un travail de réhabilitation de la mémoire de son père, je fis tout ce que je pus pour la persuader de s’y mettre. Elle accumulait les documents, elle me fit part de son indignation par rapport à un écrit, mais je ne sais plus de qui, elle écrivit surement des pages, mais sans jamais être en mesure de franchir l’obstacle. J’espère que son fils écrivain, et sa fille cinéaste, le pourront, eux…

L’obstacle était certes rude pour quelqu’un de sa génération, et de cette minorité qui rompit avec sa communauté durant la guerre d’Algérie. Difficile de reconnaitre que les valeurs « universelles » pour lesquelles on a tant sacrifié, n’étaient que le pire des nationalismes ethnico-religieux, celui que Camus avait détecté dès le début. Pourtant rompre avec des idées, n’est pas si infaisable lorsqu’on est un intellectuel de la trempe de Fanny. Mais ce qui est beaucoup plus difficile, semble-t-il, c’est de rompre avec des amitiés, des fidélités. Surtout lorsque l’on appartient à une minorité, qui pour se faire accepter, n’a d’autre option que celle de la dhimmitude, laquelle pour un intellectuel consiste juste à s’interdire certains sujets. Pour un juif comme moi, Israël. Et pour une chrétienne comme elle, cette obligation à discrétion que le pouvoir savait obtenir y compris par l’assassinat.(2)

Car pour les sujets de sa discipline, l’ethnologie et l’anthropologie, Fanny fut toujours dans la marginalité. Ces deux disciplines étaient en elles-mêmes séditieuses en Algérie. C’était (et cela reste !) la belle époque de l’Algérie « arabo-musulmane ». Rien ne devait écorcher le mythe. Ni l’enquête de terrain. Encore moins les sources antérieures qui naturellement remontaient à l’époque coloniale. Un ministre de la Culture pouvait se permettre de pomper ces « anthropologues colonialistes », mais sans citer ces sources (3)! Les chercheurs algériens auront donc un jour à rendre cet hommage à Fanny de leur avoir relégitimé un trésor de connaissances.

Cette marginalité était le moteur de sa recherche. La plus grande affaire de sa vie de chercheure fut l’islam paysan et son expression confrérique, dénigré comme ‘’collabo du colonialisme’’ tant par le nationalisme et les Oulamas algériens, que par le pouvoir indépendant, qu’enfin par l’islamisme des années 90, essayant tous de façon totalitaire de s’emparer de ce champ religieux qui leur échappait pour y imposer leur hégémonie. Et lorsque le Président Bouteflika flanquée de sa ministre de la culture Khalida Toumi tentera pour s’opposer à l’islamisme de faire la cour à cet islam confrérique, il ne s’agira jamais de rendre hommage à des anthropologues comme Fanny, mais bien d’arriver aux mêmes fins d’hégémonie par d’autres moyens…

Il fallait donc avoir un certain cran pour affronter l’établishment universitaro-politique de la nouvelle Algérie, qui le lui fit assez payer, sans pouvoir cependant l’anéantir, car Fanny, chercheur au CNRS français, avait les moyens de son indépendance. Les Aurès, la Kabylie, et le Sahara furent ses principaux terrains d’enquêtes. Trois régions clés de la berbérité. Autant dire des poudrières, vu que pour la simple reconnaissance du fait linguistique berbère, il fallut combien de combats et plus d’une centaine de jeunes tués à bout portant par les « forces de l’ordre ». Et là aussi Fanny n’hésita pas à soutenir les multiples protestas de la Kabylie, et à défendre des gens comme Mouloud Mammeri, l’écrivain et professeur sanctionné, et Ferhat Mehenni le chanteur et dirigeant emprisonné, actuel Président du Gouvernement provisoire en exil de la Kabylie.

Il avait donc été naturel pour elle de devenir un membre actif de ce mouvement qui n’a jamais eu d’équivalent dans le monde arabo-musulman, que nous avions lancé au début des années 80, et que nous avions appelé le Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques, soit le R.A.I.S (« président » en arabe…)… Un mouvement sans président justement qui ne tenait que grâce à l’engagement renouvelé des uns et des autres, quelques soient leurs opinions politiques, n’ayant au début – au temps du parti unique – qu’un seul but : faire qu’une opinion ne puisse être un délit. Et qui se réunissait là où c’était possible, et, en ces temps où l’on mettait si facilement des intellos en prison, souvent chez Fanny…

L’estocade finale à ce mouvement qui avait tenu donc une dizaine d’années, et qui fit beaucoup pour faire pénétrer des idées démocratiques en Algérie, fut assénée par le Front Islamique du Salut (FIS), d’abord, puis surtout par sa branche armée, le GIA, ensuite : chaque mardi un intellectuel ciblé était assassiné, visant les meilleurs d’entre nous, l’écrivain Tahar Djaout, le psychiatre Mahfoud Boucebsi, le pédiatre Djilali Belkhenchir et Président du Comité contre la Torture, dont Fanny fut aussi membre, le dramaturge Alloula, et des dizaines d’autres. Chaque mardi…

Dès le début de l’intellectocide, Fanny à Paris prit l’initiative d’entrainer Bourdieu, André Mandouze, Mohamed Harbi et bien d’autres, afin de créer le CISIA (Comité international de soutien aux intellectuels algériens), une organisation qui devait apporter un soutien à tous ces milliers d’intellectuels algériens dont le flot d’exil allait en s’amplifiant…Et il fallut à Fanny déployer de terribles efforts pour que le CISIA ne serve pas d’organisation d’accueil des islamistes que l’Etat algérien combattait et qui eux aussi s’exilaient. C’était l’époque où les organes principaux de l’intelligentsia française, Le Monde, Libération, le Nouvel Observateur et Politis avaient décidé que les islamistes étaient les véritables victimes d’une dictature militaire, et nous les intellos assassinés par les islamistes, des « suppôts » de cette armée au pouvoir !!! C’était l’époque où le Seuil, après nous avoir signifié son intérêt pour un livre à quatre voix, fit machine arrière… J’en ai toujours la lettre.

Quand notre ami le dramaturge Abdelkader Alloula fut assassiné, ce discours du CISIA nous devint insupportable, trop c’était trop, et avec un autre ami nous réclamâmes, par l’intermédiaire de Fanny, une rencontre immédiate avec Bourdieu, son président. Il nous reçut à son domicile une heure après, nous écouta, se rangea à notre vision de démocrates algériens, et nous rédigeâmes aussitôt, ensemble, un texte qui allait à l’encontre de cette compromission avec l’islamisme. Les débats de cette époque étaient annonciateurs de cette compromission avec l’islamisme qui a réussi à gangréner toute l’Europe et même les deux Amériques, et qui délégitiment les démocrates qualifiés désormais d’« islamophobes » !

Et Fanny aura été à contre-courant, comme peu d’intellectuels ont eu et ont le courage de l’être, car chacun sait ce qu’il en coûte : la marginalisation et la censure purement et simplement pour empêcher la circulation des œuvres et des idées, ce qu’il y a de pire pour un intellectuel… Procédés qui ne sont pas que l’apanage des régimes dits « totalitaires », puisque les « démocraties » ont aussi leurs propres recettes du politiquement correct.

L’islamisme, en tous cas, eut pour conséquence de faire prendre une décision déchirante à Fanny en 1994 : quitter à jamais sa maison d’Alger, à quelques mètres d’une mosquée qui tomba vite aux mains des islamistes, islamistes huppés de surcroit, puisque le vendredi les alentours devenaient un immense parking de Mercédès et de BMW. Déchirante par l’acte en lui-même, compte tenu des engagements algériens de Fanny, au prix même du silence concernant son père. Mais aussi et à l’instar de tous les autres intellectuels algériens obligés de s’exiler, parce que notre exil venait télescoper un autre exil que nous avions aussi passé sous silence, celui de ces Juifs et de ces Pieds-noirs qui 30 ans plus tôt furent poussés aux mêmes extrémités : devoir quitter leur pays natal, non parce qu’ils étaient d’affreux colonialistes mais tout simplement parce que sous sa revendication pour l’indépendance à destination de la gauche mondiale et de l’ONU , le FLN en avait une autre : pousser au départ les non-musulmans, un million de personnes, un des plus grands déplacements de population de l’histoire humaine, en pratiquant tout azimut un terrorisme au faciès.(4)

Afin de contrer mon dernier film qui montrait clairement que telle fut la stratégie du FLN, le Monde Diplomatique publia en Mai 2008 un publi-reportage (5) sans doute financé par la ministre de la culture algérienne qui entre temps avait annoncé qu’elle travaillait à « déjudaïser la musique andalouse » (6) . Et quelques semaines plus tard, Coup de Soleil, une association présidée par l’inamovible apparatchik du PS, Georges Morin, nous convia tous soi-disant à « un débat » (7), qui fut impossible, les organisateurs ayant pris la précaution de chauffer à blanc un public ‘’anti-impérialiste’’ ! Et c’est dans ces conditions que toute opinion discordante fut sifflée et Fanny elle-même, ainsi que la cinéaste d’Algérie aussi, Dominique Cabrera, fut tout simplement empêchée de parler… Fanny, empêchée de parler par ceux qu’elle s’était évertué jusque-là à considérer comme… « les siens » !

Ce jour-là, Fanny décida-t-elle que cela suffisait de jouer aux idiots utiles, comme je m’y étais résolu quelques années plus tôt, toujours est-il qu’à partir de ce moment son père occupa de plus en plus ses pensées, s’il ne les avait jamais quittées. Quelques années encore auraient-elles suffi à Fanny, pour arriver au bout d’un aggiornamento qui ne pouvait pas être qu’intellectuel, puisque forcément aussi existentiel ?

Il lui eut fallu pour cela admettre publiquement que le FLN n’avait pas été en réalité tel qu’il s’était présenté à elle lorsqu’elle fut étudiante, et qu’il ne s’était pas comporté comme il l’avait annoncé, uniquement pour libérer l’Algérie de toutes les discriminations, mais juste pour la purifier de ses non-musulmans. Il lui eut fallu pouvoir qualifier de « terrorisme », puis le condamner, même rétroactivement, la chasse au faciès par laquelle commença et se termina la guerre d’Algérie, du 20 Aout 1955, dont nous avons parlé, au 5 Juillet 1962, qui fut le plus grand massacre de cette guerre : déjà près de 700 victimes avérées par des archives non exhaustives… Il eut fallu que Fanny puisse énoncer, même avec le sens de la nuance de la brillante scientifique qu’elle était, la proximité entre le terrorisme du FLN et le terrorisme du GIA ou aujourd’hui des islamistes de par le monde…

Et parce que le terrorisme ne peut avoir qu’un contenu ethnique excluant et donc raciste ou/et fasciste, il est comme un fil qui relie toutes les causes qui l’ont pratiqué et continuent de le pratiquer, il eut donc fallu aussi qu’elle tire aujourd’hui celui … de la « cause palestinienne ».

Malgré la foi que, chrétienne, elle avait maintenu aux travers de ses convictions marxiennes, ne manquant jamais sa messe du dimanche, ni sa messe de minuit, de préférence dans une Eglise de liturgie en arabe, c’était, il est vrai, beaucoup demander à une dame de sa génération. Elle me demanda donc de ne plus lui parler de « cela »… Ce dont je ne pus convenir, l’amitié ne pouvant se compartimenter. Alors elle préféra ne plus répondre. Les forces lui manquaient depuis sa dernière opération sur le cœur, il y a quatre ans.

Quoiqu’il en ait été de nos rapports intellectuels dans cette Algérie intolérante, Fanny restera pour la science anthropologique, une grande dame alliant le travail acharné, méticuleux, documenté, à une finesse d’analyse, et une qualité d’écriture allusive, jamais démonstrative, qui aurait pu en faire une grande écrivaine. Et malgré cette ascèse, étant aussi disponible que généreuse de son temps. Une grande dame tout court. Tous ceux qui l’ont approchée le savent.

Et en émettant le vœu d’être enterrée aux côtés de son père, à Constantine, n’encourage-t-elle pas les siens et les probes à surmonter l’obstacle dont je parlais plus haut ?

Devant interrompre au moins provisoirement cette restitution mémorielle, je me souviens qu’un jour Fanny me qualifia de « passeur ». Je n’ai su que ces dernières années qu’en hébreu cela se disait « Ivrit », l’hébreu.

Jean-Pierre Lledo, cinéaste

Tel Aviv, 22 Novembre 2014

(1) Et comme le précise Roger Vétillard in « 20 Août 1955, dans le Nord-Constantinois, Un tournant dans la guerre d’Algérie » (page 123 de la première édition) il n’était pas protégé par une détachement de la Légion, ce qui lui aurait évité effectivement d’être aussi facilement tué, contrairement à ce qu’a pu affirmer, sans aucune vérification, la pseudo-historienne Mauss-Copeaux.

(2) En Juillet 1976, le prêtre Jacquier est assassiné en plein Alger, à coups de poignard. « Acte d’un déséquilibré » conclut la Justice, comme elle l’avait fait trois plus tôt après l’assassinat du poète algérien d’origine aussi chrétienne, Jean Sénac.

(3) Boualem Bessaiah, ce ministre de la culture des années 80, publia un livre sur la révolte d’El Mokrani en 1871 et parallèlement donna l’ordre aux responsables de la Bibliothèque Nationale de ne pas livrer aux lecteurs l’ouvrage fondamental de Louis Rinn – ethnologue et officier de l’armée francaise – sur cet épisode et sur les Confréries, datant du 19ème siècle, duquel il s’inspira, si je puis dire par euphémisme….

(4) Deux exemples entre cent :
Ben Khedda, président du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne), 1961-1962, confirme dans son livre « La fin de la guerre d’Algérie », Casbah Ed. 1998 : « En refusant notamment la nationalité algérienne automatique pour un million d’Européens, nous avions prévenu le danger d’une Algérie bicéphale ».
Réda Malek, qui se veut un dirigeant moderniste et qui fut un 1er ministre anti-intégriste dans les années 90, conclut ainsi son récit des négociations sur les « Accords d’Evian » – Le Seuil, 1990 : « Heureusement, le caractère sacré arabo-musulman de la nation algérienne était sauvegardé. »

(5) « Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie », signé Pierre Daum.

(6)Interview de Khalida Toumi au quotidien arabophone Ech Chourouq, 10 février 2008.

(7) Le 26 Mai 2008 à l’Hôtel de ville de Paris.