Identité et aliénation

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Il est une évidence historique que toute l’Afrique du nord était à l’origine une terre berbère, jadis appelée « tamazgha ».

Après une ère de gloire, qui a vu le royaume berbère régner plusieurs siècles durant, cette terre, considérée comme la porte de l’Afrique, du fait qu’elle se situe sur la rive sud du centre du vieux monde, qui est la mer méditerranée, était tombée entre les griffes des puissances voisines et des empires en pleine expansion.

Cette nouvelle époque a vu se succéder d’innombrables conquêtes et invasions venues de différents coins du monde. Ces dernières, au fil des siècles, ont eu raison de son intégrité territoriale et de son identité. Le peuple berbère s’est dispersé sur cette terre très étendue, pour former une multitude d’entités distinctes les unes des autres. Mission divine pour les uns (propagation du livre sacré), civilisationelle ou expansionniste pour d’autres, tous ces envahisseurs ont transformé, chacun à sa manière, le peuple berbère, en l’éloignant de sa culture et de son identité et en le noyant dans celles des vainqueurs.

L’histoire témoigne à travers les siècles, d’une exception a cette perte d’identité, où, une région, la Kabylie, tel un îlot, pourtant située au bord de la méditerranée; passage obligatoire de la plupart des invasions, a souvent refusé de se soumettre au dictat de l’envahisseur et a résisté à toutes les campagnes et manœuvres visant à la « domestiquer ».

Depuis la nuit des temps à nos jours, la Kabylie, a su sauvegarder un héritage millénaire: son identité. Une prouesse qu’aucune autre région de ce qui s’appelait « Thamezgha » n’a pu réaliser !

Bien évidement, toutes ces conquêtes et présences étrangères successives, ont laissé des traces et empreintes plus au moins visibles de nos jours dans différents domaines; religieux, social ou même sur le profil physique des ses habitants (où, on constate la diversité dans les types de profil allant de l’Atlanto-nordique, hérité de la présence celte, vandale, viking, en passant par le type méditerranéen – romain, français… au type arabo-africain).

Ce passé tourmenté, a offert à la Kabylie une diversité unique, qu’on ne trouve nul part ailleurs parmi les autres entités berbères! Elle est en soi, une richesse particulière pour la région. Car, subir durant des siècles une succession de conquêtes, et garder de chacune d’entre elles, un héritage encore présent de nos jours, sans pour autant s’aliéner, mais rester une terre berbère, avec sa langue typique, sa culture et ses traditions (peuple autochtone), est à mon sens, un miracle de l’histoire!

Il me semble évident et même légitime de s’interroger sur le secret de cet attachement à notre identité et le refus de toute aliénation.

Il est connu dans l’histoire des puissances et des empires, que toute expansion territoriale avait pour objectif, la quête de la richesse et du pouvoir. Et l’expansion de l’empire romain autour du bassin méditerranéen, en est le meilleur exemple.

Les richesses des terres conquises, se trouvaient particulièrement dans les plaines (terres agricoles). Et, vu que l’envahisseur envahit une terre pour s’offrir ses biens et s’enrichir, les envahisseurs que le nord de l’Afrique a connu à travers les siècles, se sont rués sur les terres fertiles et s’y sont installés. La faiblesse des berbères face à l’envahisseur les a poussé à trouver refuge dans des zones où ce dernier n’avait pas grand-chose à gagner en les poursuivant.

C’est ainsi, que les Kabyles ont trouvé refuge dans les montagnes, et se sont regroupés sur les collines, tels des nids perchés sur des arbres. Et, c’est dans ces endroits, relativement calmes, mais très pauvres, que nos aïeux ont su garder leur honneur, leur dignité et leur mode de vie social et culturel.

Cette sauvegarde de l’identité est un luxe que les autres berbères, restés dans les plaines et les grands centres urbains, n’ont pas réussi à s’offrir. Car, ils se sont retrouvés à la merci des vainqueurs, et au fil des décennies, leur culture a succombé au charme des envahisseurs. Et, étant donné que l’une des faiblesses de la culture et de l’identité berbère, dont l’histoire a suffisamment témoigné à travers les siècles et les époques, c’est qu’elle se préserve bien dans sa ruralité et sur les hauteurs (montagnes), mais s’amollit et s’affaiblit dès qu’elle rentre dans les cités et les grands centres urbains. Les berbères qui ont fait le pari de la cohabitation avec l’envahisseur, n’ont pas échappé au risque de perte de leur identité. Et le meilleur exemple de nos jours est offert par certaines cités d’Alger et de ses environs, habitées majoritairement par des Kabyles, dont les enfants ne parlent plus la langue de leurs parents.

A l’inverse de sa faiblesse dans les villes, notre identité a toujours montré toute sa force et sa ténacité dans les montagnes. Elle a toujours résisté aux différentes campagnes de « domestication » et d’aliénation, menées à travers les siècles, par les différents envahisseurs. Ainsi, elle a survécu aux multiples campagnes menées par la France coloniale, particulièrement à travers les missionnaires et l’instruction de la Kabylie depuis 1880 (mais pas le reste de l’Algérie), afin d’imposer sa langue et sa culture aux Kabyles. Et de la même manière, et jusqu’à nos jours, elle refuse de se plier à toutes les tentatives d’arabisation et d’acculturation menées par les tenants de l’arabo-islamisme en Algérie.

Pour finir, il me semble utile d’insister sur une chose, dont la plupart d’entre nous, ne réalisent pas l’importance. Si cette région est pauvre, si les conditions de vie y sont souvent difficiles, cette pauvreté nous a épargné depuis toujours la perte de notre culture et notre identité. Elle est à mon sens un atout en soi, car, c’est d’elle que dépend la survie de l’identité kabyle en tant que telle, malgré toutes les convoitises. Il faudrait peut-être voir la chose du bon côté, afin de lui accorder tout le respect et le mérite qui lui revient.