Mohamed Arkoun sur la fragmentation intrinsèque au monde arabe

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Professeur Mohamed Arkoun
Professeur Mohamed Arkoun

Des extraits d’un ancien entretien avec Mohamed Arkoun ont été mis en ligne le 1er février 2014. Le philosophe et historien franco-algérien y décrivait la fragmentation du monde arabe. Une vidéo a été mise en ligne avec le commentaire suivant: « Pour Mohamed Arkoun, professeur d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, disparu en 2010, le monde arabe est une fiction née du nationalisme arabe. ‘Construction abstraite’ selon lui, elle ‘nie les réalités culturelles et les mémoires collectives et historiques’ des pays d’Afrique du Nord ». Extraits:

Mohamed Arkoun (…) Le monde arabe, le nationalisme arabe, l’unité du monde arabe étaient le cœur de la politique de Nasser. Abd El-Nasser, en Egypte, qui est arrivé au pouvoir avec ce qu’on appelait les officiers libres, en 1952, et aussi le Baath qui, lui, est parti de Syrie et d’Irak, avec Michel Aflak. Les deux ont développé une sorte de concurrence, de convergence. Convergence vers la proclamation de l’unité de la Nation arabe, avec un N majuscule – Al Oumma Al Aarbiya (…) cette grande nation arabe qui va inclure tout le monde arabe depuis l’Euphrate, l’Irak, jusqu’au Maroc. Cela aussi, c’est une étendue totalement idéologique, c’est une construction abstraite de nouveau, qui ne correspond absolument à rien et qui va nier les réalités culturelles, va nier les mémoires collectives et les mémoires historiques, car l’histoire, le parcours historique du Maroc, par exemple, qui a un Etat qui subsiste dans sa continuité depuis 789, l’arrivée des Idrissides au pouvoir au Maroc jusqu’à maintenant. La monarchie marocaine est le plus vieil Etat du monde. Alors qu’à côté, l’Algérie n’a pas une telle continuité de l’Etat. Il y a eu des Etats éphémères sur le territoire algérien, qui ont duré peu de temps, il y a des dynasties qui se succèdent, etc., on ne peut pas désigner un Etat avec la continuité que nous avons au Maroc.

En Tunisie, il y a eu une continuité un peu plus forte (…) c’est très important à regarder de près pour comprendre les convulsions auxquelles nous assistons aujourd’hui, les désordres politiques auxquels nous assistons, et puis la formation, la formation d’Etats, je n’aime pas dire totalitaires parce que c’est peut-être trop fort pour quelques-uns, mais en tous cas, disons autoritaires et sans intérêt vraiment concret pour l’installation ou la marche vers un régime démocratique qui se respecte. Ça s’est général.

Ce manque, justement, de culture démocratique pour aller vers des démocraties. Hors on a employé le vocabulaire de la démocratie. On a introduit des institutions formelles, comme le parlement, comme la constitution, comme les votes, qui étalent l’arsenal habituel du régime, (…) mais le contenu n’y est absolument pas. (…)

Journaliste: Vous parliez aussi de mémoire collective, d’imaginaire…

Arkoun: Quand je parle de mémoire collective, je donne un exemple, ou des exemples. Les Kurdes. Les Kurdes sont un grand peuple, fragmenté, dispersé entre 7 souverainetés politiques différentes, et toutes jalouses de s’annexer et de dominer les fragments du peuple kurde, tel que nous le voyons aujourd’hui sur la carte. Ça c’est le résultat des grands traités européens pour décider des frontières politiques au 19e siècle, à la fin du 19e, et pratiquement jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Et il y a là donc une genèse politique et juridique de situations qui aujourd’hui sont des situations absolument tragiques. C’est ce que j’appelle des tragédies humaines politiquement programmées. Voilà l’exemple concret. Si nous regardons au Maghreb, nous avons une situation qui n’est pas aussi tragique celle des Kurdes, parce que le peuple maghrébin, le vaste peuple maghrébin, de Benghazi, la frontière égypto-libyenne jusqu’au Maroc, et de la Méditerranée jusqu’au Niger, c’est un immense espace. Cet espace est anthropologiquement nommé berbère. Le mot ne convient plus aujourd’hui parce que les intéressés le rejettent. C’est un mot qui a été donné à ce peuple au temps des Romains, parce que Barbaroi, ça veut dire des gens qui baragouinent une langue que les Romains évidemment ne comprenaient pas. Les Arabes ont repris le mot et l’ont gardé. Ibn Khaldoun, dans sa grande histoire, l’a intitulé Tarikh Al-Barbar, histoire des Berbères, Ibn Khaldoun, 14e siècle, il est mort en 1406. Donc il y a là quand même une réalité anthropologique, culturelle, historique, extrêmement importante. Et non, nous allons l’effacer, on n’en parle pas du tout, à l’école par exemple on n’en parlera pas, silence absolu. Alors qu’il y a des millions de citoyens algériens et marocains, moins en Tunisie, pour des raisons historiques, quelques-uns en Libye encore aujourd’hui, dans le Djebel Nefousa, on va l’effacer (…). Et ça donne la situation que nous vivons. C’est-à-dire des frustrations, des fragmentations, et la difficulté quand même de constituer une plateforme commune et solide, effectivement pour construire la nation. La nation française s’est construite comme ça. Nous constatons en France des réémergences de ce qu’on peut appeler des différences provinciales ou des différences qui se veulent presque même nationales, comme la Corse et la Bretagne, ça c’est un phénomène qu’on retrouve dans le monde entier.