Fièvre aphteuse dans la wilaya de Tizi-Ouzou – Encore des bêtes qui meurent et grande incertitude chez les éleveurs

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La fièvre aphteuse, en dépit de l’alerte nationale et une forte campagne de médiatisation, continue de tuer des bêtes dans la wilaya de Tizi-Ouzou où elle y est apparue la première fois le 25 juillet dernier.

Et dans les rangs des éleveurs, c’est encore la grande incertitude malgré la promesse du ministre de l’agriculture de leur venir en aide financièrement. Il faut reconnaître que l’inquiétude, voire le désarroi, qui s’est emparé des éleveurs trouve bien justifications. En effet, non seulement la plupart des éleveurs n’ont pas assuré leur bétail pour des raisons, rappelons-le, des faiblesses des assurances, mais aussi de l’absence de textes juridiques clairs en matière.
Les seules références existantes quant à l’indemnisation des éleveurs dans le cas de la perte de leur bétail restent le décret n°72-55 du 2I mars I972 portant police sanitaire des animaux, notamment ses articles I et 2, et l’arrêté interministériel du 6 mars I999 relatif aux mesures de lutte applicables en cas de fièvre aphteuse, notamment son article 08, prévoient le versement d’une indemnité aux éleveurs propriétaires ou exploitants d’animaux ayant fait l’objet d’un abattage sanitaire. Ce décret reste peu explicite sinon dépassé par le temps.
En effet, les éleveurs s’interrogent sur le barème à appliquer pour le remboursement, c’est-à-dire le tableau des valeurs ou tout simplement l’évaluation du bovin devant l’objet d’une indemnisation, l’autorité compétente à faire l’évaluation et le temps à mettre pour finaliser toute l’opération. Or, même les subdivisions agricoles, pourtant directement concernées, ne maîtrisent pas ces concepts faute de textes référentiels.

Les éleveurs que nous avons rencontrés, à l’exemple de Ahcène Aït-Aba, demeurant au village Trafi, commune de Sidi-Namaâne, lequel, sur décision n°I0II du service vétérinaire de la subdivision de Draâ-Ben-Khedda, et suivant ordre d’abattage n° 09 du I0 août 20I4 a abattu le lendemain, soit le onze août 20I4, les I6 têtes constituant son bétail, et ce entre vaches et taurillons. D’ailleurs, la mésaventure de Ahcène Aït-Aba de Sidi-Namaâne résume à elle seule la situation de tous les éleveurs de la wilaya ayant tenu à respecter la réglementation, à savoir la déclaration aux autorités sanitaires de la présence de la fièvre aphteuse dans son étable. Selon son récit, c’est lui-même qui a déplacé avec son propre véhicule les équipes vétérinaires de Draâ Ben Khedda jusqu’à son étable. Idem concernant les membres de la commission communale de Sidi-Namaâne laquelle a été mise sur pied après le constat de la présence de la fièvre aphteuse dans la wilaya de Tizi-Ouzou. Ni la subdivision vétérinaire de Draâ ben Khedda ni l’APC de Sidi-Namaâne n’ont de véhicules de service à mettre à la disposition de leurs agents.
Une fois l’ordre d’abattage donné au concerné, c’est encore lui qui s’est occupé du transport de ses bêtes vers l’abattoir. Au niveau de celui-ci, c’est encore lui qui a fait face aux frais d’abattage ainsi que la négociation ayant porté sur la commercialisation de sa viande. C’est surtout là que le bât blesse. Le prix à payer est de I500, 00 DA pour l’égorgeur et par tête et une taxe au gérant de l’abattoir qui est de l’ordre de 2500, 00 DA par tête. En tout, Ahcène Aït-Aba a déboursé une somme de 49.000, 00 DA pour l’opération de l’abattoir et un montant de 8.000, 00 DA à titre de frais de transport. Ce qui lui a fait surtout mal est l’engagement auquel il fut contraint de signer et que voici : « Je soussigné Mr Aït-Aba Ahcène, N° CNI/PC 6442/734442, propriétaire des bovins orientés à l’abattoir de Draâ-Ben-Khedda, pour des raisons de fièvre aphteuse, m’engage à récupérer les carcasses après 48 heures de traitement par le froid. Faute de quoi, elles seront orientées vers les œuvres de charité, et la valeur sera réduite de l’indemnisation ».

En réalité, cela n’est qu’un moyen d’exercer le chantage sur la personne condamnée à vendre ses carcasses. Et le maître-chanteur n’est autre que le gérant de l’abattoir. Les éleveurs, pris à la gorge, cèdent leur viande pour des prix dérisoires. Les prix varient entre 60 et 200 DA le Kg concernant la femelle et entre 200 et 450 DA le Kg concernant les taurillons. En temps ordinaire, la viande est cédée au niveau des abattoirs au prix fixe de 780, 00 DA le Kg. En termes clairs, l’éleveur dont le bétail est touché par la fièvre aphteuse est livré à lui-même. L’Etat est absent. Et il nous nous semble qu’il n’est pas superfétatoire de relever que même l’opération de désinfection est à la charge totale de l’éleveur. L’opération de désinfection comprend l’étable, la draille, les près où paissent les bêtes et tout le mobile touché par les bêtes malades dont le camion ayant servi à leur transport. Sur ce point aussi, Ahcène Aït-Aba en a vu des vertes et des pas mûres. En s’adressant aux services compétents de l’APC (l’APC de Sidi-Namaâne), on lui a tout bonnement rétorqué que l’APC n’avait pas les moyens matériels pour exécuter cette opération. La mission releva dès lors de lui.

Historique de l’introduction du virus de la fièvre aphteuse dans la wilaya de Tizi-Ouzou au cours de cette année.

Il est connu que le premier foyer déclaré en Algérie a eu lieu le 25 juillet 20I4 à Bir El Aârch (Sétif). Le même jour, Ahcène Aït-Aba a acheté trois taurillons à Taboukert, commune de Tizi-Rached (Tizi-Ouzou). Le lendemain, soit le samedi, 26 juillet, il a constaté que l’un des trois sujets achetés la veille présentait des signes de maladie. Et quelques jours plus tard, tout son bétail (16 têtes) fut touché. Selon nos investigations, les maquignons alimentent en bétail les marchés de la wilaya de Tizi-Ouzou à partir de Sétif, plus exactement El-Eulma, berceau du bovin et de l’ovin. C’est effectivement les Hauts-Plateaux qui sont les pourvoyeurs de la Kabylie en population bovine d’engraissement.

Comment est-ce que ce virus de la fièvre aphteuse est arrivé à Sétif ?

Selon des indiscrétions, la fièvre aphteuse s’est installée à Sétif après l’introduction frauduleuse du bovin d’engraissement par des maquignons algériens à partir de la Tunisie. Or la cette fièvre aphteuse a été signalée chez nos voisins tunisiens à partir du 1er avril 2014. A partir du début du mois en cours, presque toutes les étables de la wilaya de Tizi-Ouzou sont touchées d’où la décision d’Abdelkader Bouaghzi de fermer les marchés à bestiaux. Aujourd’hui, la situation est catastrophique. Catastrophique n’est toutefois pas synonyme de « perdue ».
En tout cas, selon le Dr Mohamed Lakhal, vétérinaire praticien aux grandes compétences avérées, la solution à cette problématique qui a trop duré relève éminemment du politique. Et pour mieux saisir la portée de sa vision en matière de politique agricole en général, particulièrement l’élevage, nous nous sommes penchés pour le procédé de questions –réponses directes.

Tamurt.info : Comment et à partir d’où exactement est introduit le cheptel malade en Algérie ?

Dr Lakhal : On ne peut pas savoir avec exactitude la provenance du cheptel malade dès lors qu’on ne réalise pas des enquêtes épidémiologiques fiables.

-T.i: Mais il est connu de tout le monde que ce virus de la fièvre aphteuse n’a pas pris naissance en Algérie, surtout pas à Tizi-Ouzou.

-Dr Lakhal : Ce que je sais c’est que des mesures zoosanitaires strictes auraient dues êtres prises par les pouvoirs publics, à savoir la mise en place d’une zone de confinement des espèces animales sensibles à l’exemple du bovin, l’ovin, le caprin et le camelin, et ce à travers toute la frontière. Cela suppose que les animaux doivent être gardés dans les étables avec interdiction formelle d’utilisation de pâturages, et ce pendant au moins le temps d’effectuer une campagne de vaccination de tout le cheptel de la frontière. Et attendre, si c’est le cas d’apparition d’un foyer éventuel. Pendant cette période de vigilance ou de surveillance, veiller strictement à éviter également toute circulation des espèces animales susceptibles de transmettre la maladie.

-T.I : Pourquoi alors l’autorité vétérinaire, n’ont pas arrêté ces mesures de prévention ?

-Dr Lakhal : Cela ne relève pas seulement de l’autorité vétérinaire mais de l’ensemble des pouvoirs publics, car il s’agit là d’une catastrophe biologique laquelle pourrait même mettre à présent en péril l’ensemble du cheptel national. Il fallait effectivement décréter un plan ORSEC qui impliquerait toutes autorités, c’est-à-dire sanitaires, économiques et sécuritaires.

-T.I : Est-ce que à votre avis le ministre de l’agriculture, qui a parlé de mesures de prise en charge, s’est montré rassurant dans ses propos ?

-Dr Lakhal : Je trouve personnellement que les propos du ministre relèvent plutôt d’une politique populiste, car on ne veut pas considérer la profession d’agriculteur comme une activité professionnelle à part entière. J’irai même jusqu’à dire qu’on veut au contraire perdurer le concept de la payasannerie, c’est-à-dire demeurer dans l’archaïsme le plus absolu.

-T.I : Est-ce à comprendre qu’avec notre politique agricole actuelle, plus exactement avec les risques sanitaires actuels, on ne peut pas attirer des multinationales comme partenaires ?

-Dr Lakhal : Naturellement ! L’exemple le plus édifiant reste Danone qui a livré aux éleveurs un cheptel considérable en vue d’obtenir en retour du lait. Il se trouve que si cela se reproduit fréquemment, – c’est, hélas, le cas établi jusqu’à maintenant – nul ne pourra repeupler le cheptel national.

-T.I : A votre avis, quels sont les voies et moyens à adopter pour lutter d’une manière efficiente contre la fièvre aphteuse ?

-Dr Lakhal : Selon la logique scientifique, il faut tout d’abord commencer par arrêter en urgence l’apparition de nouveaux foyers épidémiques en mettant en place des réseaux d’épidémio-surveillance sur l’ensemble du territoire national lesquels auront pour mission la surveillance des espèces animales domestiques mais aussi les espèces sauvages sensibles, à l’instar du sanglier qui constitue un réservoir potentiel transmetteur actif du virus. Il est connu que le sanglier les mêmes espaces verdoyants que les animaux domestiques. Il faut effectuer de fait donc une opération d’identification de tout le cheptel et mettre en place pour cela un fichier national. Exiger également un certificat de vaccination des bêtes pour pouvoir les déplacer, les introduire dans les marchés et les livrer aux abattoirs. J’estime que ces mesures de protection s’avèrent nécessaires, voire obligatoires, dans la mesure où nous avons des obligations non seulement envers nos professionnels nationaux mais aussi envers nos pays voisins.

-T.I : Est-ce que concrètement, cette fièvre aphteuse ne risque pas de décimer notre cheptel ovin tout en sachant que non seulement on est à l’approche de l’Aïd El Adha mais aussi cette viande est très prisée en Algérie ?

-Dr Lakhal : Honnêtement, je ne peux pas donner une réponse exacte dans la mesure où aucun cas d’atteinte chez l’espèce ovine n’est officiellement signalé jusqu’à maintenant. Ce que je peux affirmer cependant c’est que chez nos voisins tunisiens, il y a eu 506 cas d’ovin et 49 cas de caprin touchés jusqu’au 24 juillet dernier.

-T.I : Peut-on vraiment dans ce cas considérer que nos ovin et caprin sont à l’abri du danger ?

-Dr Lakhal : Quand on voit les défaillances signalées et le manque de célérité dans la prise en charge des foyers touchés, on ne peut prétendre pouvoir épargner de cette fièvre aphteuse l’espèce ovine, caprine et cameline. Celle-ci, faut-il le préciser, représente la seule richesse pour les populations nomades et transhumantes.

Addenda : Selon des estimations fort fiables, le cheptel de la wilaya de Tizi-Ouzou est vacciné seulement à raison de 30%.