L’affaire Sarrazin, révélatrice des clivages de la société allemande

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Les Allemands semblent en grande partie d’accord avec la tonalité générale des propos de Thilo Sarrazin.

Il y a deux mois, pendant la Coupe du monde de football, l’Allemagne n’était pas peu fière de son équipe « Multi-Kulti » à l’image du pays où 20 % de la population a des racines étrangères. Aujourd’hui, c’est l’inverse.

Avec son pamphlet Deutschland schäfft sich ab (« l’Allemagne court à sa perte »), dans lequel il décrit les risques que l’immigration musulmane ferait peser sur l’Allemagne, et ses propos polémiques notamment sur « le gène juif », l’économiste Thilo Sarrazin a lancé un débat que nul n’aurait imaginé il y a encore deux semaines.

« L’intégration doit être le méga-thème de l’année prochaine », a déclaré, vendredi 3 septembre, un porte-parole du SPD. Angela Merkel qui, avant même la publication du livre, lundi 30 août, s’était démarquée des propos tenus par son auteur, accorde ce vendredi une interview au quotidien turc Hürriyet (très lu en Allemagne), dans lequel elle estime que toute la société est « blessée » par les déclarations de M. Sarrazin.

DES COMMENTATEURS PARTAGÉS

Celui-ci avait notamment indiqué : « Je ne voudrais pas que le pays de mes petits-enfants et arrière-petits-enfants soit en grande partie musulman, qu’on y parle surtout turc et arabe, que les femmes soient voilées et que le rythme de la journée soit déterminé par les appels du muezzin. Si c’est cela que je veux vivre, je peux réserver un voyage pour l’Orient. »

Pour la chancelière, il ne saurait y avoir ni « assimilation forcée » ni « perte des racines » en cas d’immigration mais cela « signifie naturellement » que les immigrés doivent « apprendre l’allemand et se soumettre aux lois allemandes ».

Les partis politiques sont d’autant plus ébranlés que, malgré les condamnations des outrances de M. Sarrazin – elles viennent de lui coûter son poste au directoire de la Bundesbank –, les Allemands semblent en grande partie d’accord avec la tonalité générale de ses propos.

Du quotidien populaire Bild à l’hebdomadaire intellectuel Die Zeit, tous les médias font le même constat : l’opinion publique approuve massivement les thèses énoncées par Thilo Sarrazin.

Alors que le SPD a entamé une procédure d’exclusion de cet adhérent encombrant, la direction admet que la démarche n’est pas facile car une partie de la base soutient l’économiste. Du coup, la plupart des commentateurs sont partagés entre condamner les propos de M. Sarrazin, qui schématise à l’excès les termes du débat (en opposant « eux » les immigrés et/ou les musulmans et « nous » les Allemands) ou, au contraire, s’appuyer sur ces propos pour crever l’abcès et essayer d’améliorer l’intégration des immigrés qui, si elle est loin d’être idyllique, semble, malgré tout, moins conflictuelle que dans d’autres pays européens.

Frédéric Lemaître

Le Monde.fr

03.09.2010