Quand la marche déserte les pieds

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Dda Arezki a perdu sa main durant la guerre. Il a perdu sa jeunesse, ses rêves, ses illusions mais, il garde intacte sa lucidité, sa clairvoyance, sa sagesse légendaire malgré le poids des ans, de la maladie et de la solitude. Comme un livre, il raconte avec l’art et la manière, des tranches de sa vie riche de toutes ses expériences glanées durant la guerre, son exil en France et ensuite sa retraite en Algérie, son pays natal.

Iddir, brillant universitaire, a rapidement compris la nécessité de se rapprocher de ce vieil homme qui prenait régulièrement des bains de soleil devant sa maison, sur un fauteuil roulant. Il a d’abord salué avec un grand respect le vieil homme avant de s’enquérir de son état de santé. Au fil du temps, impressionné par son immense savoir, il lui rendait souvent visite et l’écoutait religieusement lui narrer les anecdotes, les aventures, les expériences de sa vie.

« Mon mal provient de la vie. Ma vie est une maladie incurable. Je n’attends plus rien d’elle. J’attends juste la fin avec sérénité, sans peur et sans colère. Toi, mon fils, tu es encore jeune, tu ne peux pas comprendre ce que je raconte. Un jour viendra, tu comprendras tout à ton tour. Comme toi, j’étais jeune. Je comprends parfaitement ta situation faite de tiraillements et de multiples interrogations. Il serait bon que tu gardes espoir. Les rêves sont doux. Ils aident à oublier les tourments de la vie avec leurs illusions. Je sais, tu as la pénible impression de te retrouver au milieu d’une rivière et tu essayes désespérément d’atteindre la rive. En grandissant, tu perds tes rêves, un par un. A chaque époque, tu abandonnes un rêve en cours de route. La vie, sans pitié et sans remords, trouve toujours le temps et les moyens de détruire tes rêves. Finalement, la mort dans l’âme, tu te retrouves seul avec toi-même. Tu te retrouves dans une impasse et tu constates avec effroi et impuissance combien le rêve est trompeur. Il amadoue ceux qui manquent de discernement et de vigilance. Mon fils, nous sommes tous passés par cette période idéale qu’est la jeunesse. Nous avions tous nourri des rêves. Certains les ont exaucés, d’autres non mais tous ont été rattrapés par le terrible piège de la vieillesse. Ils se retrouvent en état de faiblesse, brisés par la solitude, comme c’est mon cas. Ton salut ne viendra pas de l’exil, mon fils. Tu peux changer de pays mais tu ne pourras jamais changer ta destinée. Ou que tu ailles, un jour ou l’autre, tu reviendras dans ton village.

Beaucoup de gens comme toi, ont cru régler le problème en fuyant leurs villages mais ils ont emporté avec eux l’ombre qu’ils pensaient fuir. Naïvement, ils croyaient que c’est à l’étranger seulement qu’on ressent le sentiment d’exilé. Erreur, tu peux te sentir en exil dans ton pays, dans ton village, parmi tes parents, tes amis et ceux que tu aimes. L’exil est partout ou tu te sens inutile, déconsidéré, négligé, mal-aimé, délaissé…L’exil, c’est se sentir à l’étroit dans un lieu ou tu n’as aucune place, aucune importance, aucun statut, aucune terre et aucune part…que ce soit dans ton pays ou ailleurs. Tu n’as nullement besoin de t’exiler pour te sentir étranger. Tu peux éprouver ce sentiment même là ou tu avais entamé l’apprentissage de la marche. Et le pire des exils mon fils et de te retrouver vieux, sans forces, entouré de tous cotes par les fantômes de la solitude avec aucun rêve en perspective mais, tant de remords et de regrets dans ta tête désertée par l’espoir. Mon fils, sois toi-même en tous lieux et en toutes circonstances. Connais tes propres limites. Fais uniquement ce qui est du domaine du possible. Avant de faire quelque chose, réfléchis bien aux conséquences. Les erreurs que tu pourrais éventuellement commettre ne doivent pas nuire aux autres. Je ne peux pas vraiment te prodiguer de véritables conseils car tous les destins de l’être humain différent les uns des autres.

Mon destin ne peut pas ressembler au tien. Chacun doit suivre sa propre voie même si à la fin, nous nous retrouvons tous, sans exception, sur la ligne d’arrivée de la fatalité. On finit tous dans l’engrenage de la solitude et des regrets. C’est le destin de tout être humain, nul ne peut y échapper. Usé par les tourments, les mains tremblantes, les jambes flageolantes, les oreilles bourdonnantes, les yeux larmoyants, le corps décharné…  Tu n’auras même pas la force d’évacuer les cadavres de tes rêves qui gisent inertes devant tes yeux, pour te narguer et montrer au grand jour l’étendue de ta déchéance. »

Boussad Hemmar

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